La pétrification des Trolls de la Dette, par Makis Malafékas

Trolls_Tolkien

Et ils se dressent encore là à ce jour, tous seuls, à moins que les oiseaux ne perchent sur leur personne ; car vous le savez sans doute, les Trolls doivent se trouver sous terre avant l’aurore, ou ils retournent à la matière des montagnes dont ils sont sortis (…)[1].

Lecteur assidu de Tolkien lors de ma prime jeunesse, et de Bilbo le Hobbit en particulier, je me forçais tout naturellement à aller voir la dernière superproduction de Peter Jackson, sans me faire d’illusions quant au degré d’altération démystificatrice de l’œuvre originelle. Et, à l’exception du personnage du magicien Gandalf, toujours aussi bien cerné et interprété, l’approche conventionnelle des autres aspects du film est venue confirmer mon pressentiment initial.

Le mythe en soi néanmoins, comme tout mythe qui se respecte, a su à un moment précis transgresser la narration hypnotique et la froideur naturaliste du décor pour m’amener à voir autre chose, que je connaissais déjà. L’allégorie se mit en place instantanément devant mes yeux émerveillés, ces mêmes yeux qui, à peine une heure auparavant, à dix mètres de l’entrée du cinéma au centre-ville d’Athènes, avaient aperçu encore un attroupement chancelant de nouveaux pauvres en quête d’une issue salutaire au détriment des dernières veines intactes de leur corps.

Le festin nocturne des trois Trolls, créatures destructrices et voraces, de celles qui pillent sans vergogne les récoltes et le bétail des sociétés sédentaires, comporte inopinément un gibier inédit, un Hobbit : leur tout premier peuple de la zone Euro ; petit et faiblard, fumeur invétéré aux grosses jambes poilues. Suivent les Nains trapus, le restant des « PIGS » du sud de l’Europe, basanés et fêtards, criards et bagarreurs. La troïka des Trolls se frotte les mains et aiguise ses couteaux argentés. Les proies gueulent, la forêt des médias corporatistes étouffera leurs cris !

Les spectateurs de la salle obscure retiennent leur souffle sans que les uns puissent se rendre compte des réactions des autres, les grosses lunettes stéréoscopiques en plastique qui leur ont été distribués à l’entrée faisant office d’œillères. (Les mouvements de panique collective sont fortement déconseillés…).

Le stratagème de Bilbo qui consiste à gagner du temps en donnant aux Trolls des conseils quant à la cuisson des Nains, ne fait que retarder l’inévitable. Tout semble perdu quand soudain… Gandalf le Gris surgit derrière un grand rocher. Deus ex machina ! D’un miraculeux coup de bâton il casse la pierre en deux pour révéler l’aube naissante – plutôt rouge-pourpre que dorée – qui, par sa lumière rasante, fossilise la chair verte des géants carnivores. Le Hobbit et les Nains sont sauvés.

Alors que ces vœux pieux allégoriques se dissipent laissant sur mes lèvres un sourire doux-amer, j’observe une lacune fondamentale dans la distribution des symbolismes. Qui est « Gandalf » dans toute cette histoire ? Qui est celui qui neutralise et humilie avec une telle classe la chimère de cette Dette qui se nourrit pendant le sommeil hivernal des peuples ? Les grands syndicats européens ? Quelque homme ou parti politique providentiel ? Il n’existe en fait aucune réponse qui ne soit pas risible. Aucune, sauf éventuellement Gandalf lui-même : le héros honnête et courageux que nous nous sommes jadis forgés en lisant des livres. Cyrano, Don Quichotte, Huckleberry Finn…

Si le Comité norvégien n’était pas le conclave cynique que l’on connaît, dont le Sud européen sinistré a récemment pu apprécier l’humour noir, c’est sans doute à l’impeccable Sir Ian McKellen en grande cape grise qu’il aurait décerné le Prix Nobel de la Paix.

article publié aussi à : http://www.liberation.fr/monde/2013/01/13/la-petrification-des-trolls_873674


[1] J.R.R. Tolkien, Bilbo le Hobbit, trad. Francis Ledoux, Livre de poche/Jeunesse, Paris, 1986.

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