Portugal : Deux articles sur un redressement économique et social sans austerité, de P. Herard / C. Thibaud

Le Portugal n’a presque plus de déficit budgétaire, bénéficie d’une des meilleures croissances de la zone euro, a fait baisser son chômage et attire les investisseurs. Le petit miracle économique et social portugais s’est réalisé en moins de 2 ans avec une politique pourtant opposée aux demandes de la Commission européenne. Doit-on parler désormais du modèle portugais plutôt que du modèle allemand ou suédois ?

Portugal : un redressement économique et social qui prend Bruxelles à contre-pied
11 SEP 2017 par Pascal Hérard dans TV5 Monde

http://information.tv5monde.com/info/portugal-un-redressement-economique-et-social-qui-prend-bruxelles-contre-pied-190588
Il y a un an, en juillet 2016, la Commission européenne entamait une procédure pour « déficit excessif » contre le gouvernement de Lisbonne. Le Portugal risquait une amende, selon Bruxelles, puisque il était censé ramener son déficit à 2,5 % de son PIB en 2015 au lieu des 4,4 % annoncés. La procédure a été abandonnée un mois plus tard. Etonnement, la France n’était pas soumise à la même pression, alors qu’elle n’avait pas — elle non plus — tenu ses engagements : 3,4% de déficit au lieu des 3% requis. Depuis, le phénomène s’est radicalement inversé : le Portugal a réduit son déficit à 2,1% en 2016 et devrait le ramener à 1,5% cette année. La France, elle, a abaissé péniblement son déficit à 3,3% en 2016 et table sur 3,2% cette année quand elle s’est engagée à atteindre… 2,8%. L’Espagne est encore à 4,5%.Mais l’économie portugaise n’a pas réussi à réduire ses déficits par la baisse des dépenses publiques, des réformes structurelles du travail visant à « assouplir » les droits des salariés, ou en abaissant les protections sociales, comme le préconise la Commission européenne. C’est même l’inverse qui a été pratiquée au Portugal depuis un an et demi. Un choix qui explique certainement l’irritation très nettement affichée par Bruxelles au printemps 2016, lors des annonces de Lisbonne.

Portugal : les audaces de la gauche irritent à Bruxelles​

Mesures socio-économiques
Depuis novembre 2015, c’est un gouvernement socialiste qui est au pouvoir au Portugal, soutenu et poussé par une union des gauches, composée du Parti communiste portugais, des écologistes, et du « Bloco de esquerda », le bloc de gauche (gauche radicale).

>Ni austérité, ni populisme : le Portugal suit sa voie de gauche

Les choix économiques et sociaux de ce gouvernement se sont portés sur une politique clairement anti-austéritaire et antinomique avec celle pratiquée par le gouvernement précédent, de droite, qui avait gelé le salaire minimum et les pensions de retraites, augmenté les impôts, et réduit les aides publiques. Ce qui n’avait pas permis de réduire le déficit budgétaire ni le chômage significativement, mais avait fait exploser la précarité et la pauvreté dans le pays.

Le gouvernement du nouveau premier ministre, António Costa, depuis 2 ans, a donc appliqué des réformes qui avaient été déclarées dans son programme de coalition, en parfaite opposition avec la politique précédemment menée, comme le souligne cet extrait : « La politique d’austérité suivie ces dernières années a eu pour conséquence une augmentation sans précédent du chômage avec des effets sociaux dévastateurs sur les jeunes et les citoyens les moins qualifiés, ainsi que les familles et les milliers de Portugais au chômage. Elle a été aussi associée à une dévalorisation de la dignité du travail et des droits des travailleurs.«

Le salaire minimum a été augmenté en 2016 puis de nouveau en 2017, en échange de baisses de cotisations pour les employeurs, de 23% à 22%. Ces deux augmentations du SMIC portugais ont passé le salaire minimum de 505€ à 557 €. Puis des mesures économiques à vocation sociale — mais aussi de relance du pouvoir d’achat — ont été prises : augmentation des retraites et des allocations familiales, renforcements du droit du travail, baisses des impôts pour les salariés les plus modestes, arrêt des privatisations de services et d’infrastructures publics, programme de lutte contre la précarité. Il est aussi prévu de supprimer les coupes dans les revenus des fonctionnaires et de ramener leur temps de travail à 35 heures par semaine. Sur le plan purement économique, la stratégie portugaise n’a pas été non plus en accord avec les demandes de la Commission, et se sont pourtant avérées payantes.

Politique anti-austéritaire de relance par la demande
Le chômage se situait à 14,4% en 2014, après une année noire à plus de 16% en 2013, puis s’était stabilisé en 2015 — mais toujours à un niveau élevé — à 12,2%. En 2016, une nouvelle décrue l’a fait parvenir à 11,1%, et en 2017, le chômage est à 8,8% au deuxième trimestre, ce qui laisse envisager, selon les spécialistes, un taux pour de 9,4% pour l’année entière. Un chômage potentiellement inférieur à celui de la France. Les projections actuelles des instituts tablent sur un chômage portugais à 7% en 2019, le plus bas depuis 2004.
Le virage actuel des politiques économiques du pays n’est pas étranger à cette nette amélioration des créations d’emplois sur deux années consécutives avec pour conséquence la progression de la croissance du PIB, évaluée pour 2017 à 2,5%, contre 1,9% pour la zone euro et seulement 1,5% pour la France. Le commissaire européen aux Affaires économiques Pierre Moscovici a confirmé ces bons résultats en juillet à Lisbonne, indiquant que « la réduction du déficit au Portugal est durable » et que « la croissance sera probablement supérieure à 2,5% en 2017« . Malgré tout, l’ancien ministre français de l’économie de François Hollande a tenu à dire au gouvernement portugais que « sur le plan du marché du travail, il faudra veiller à mieux intégrer les chômeurs de longue durée. »

Le ministre de l’économie du Portugal, Caldeira Cabral, explique cette reprise économique par plusieurs facteurs. Le premier est celui d’un renouveau d’industries orientées à l’export telles que l’automobile, les chaussures ou encore le textile qui avaient quasiment disparu du paysage. Les industriels, installés depuis des années dans les pays de l’Est pour la main d’œuvre très bon marché, sont en train de revenir vers le Portugal, à la recherche d’une meilleure qualité professionnelle tout en conservant des coûts salariaux avantageux. Les investissements sont effectivement en hausse depuis deux ans, particulièrement dans l’industrie automobile. Caldeira Cabral pense que la hausse des revenus joue aussi, en redonnant confiance aux investisseurs, aux entreprises, avec une demande interne qui augmente et une progression de la consommation vers des produits de meilleure qualité.

Cette politique de relance par la demande, confortée par une politique sociale du mieux-disant est dans le même temps tirée par une revitalisation du tourisme grâce — entre autres — à des projets immobiliers haut de gamme. Plutôt miser sur la qualité, donc que sur les prix bas. Pierre Moscovici, sur ce plan, a tenu à souligner, toujours lors de sa visite de juillet dernier, « Le retour de l’investissement à la fois externe et interne, les bons résultats des exportations ainsi que le boom du tourisme« . Mais sur le plan budgétaire, le Commissaire français a étrangement déclaré que « les efforts doivent être poursuivis pour réduire le déficit structurel« , alors que le pays est devenu l’un des meilleurs élèves de la classe sur ce sujet, tandis que la France ou l’Espagne ne le sont toujours pas…

Nouveau modèle portugais très discret
Depuis la crise financière de 2008 et celle des dettes souveraines de 2010, la plupart des pays du sud de l’Europe n’ont pas réussi à sortir la tête de l’eau : les déficits budgétaires sont souvent supérieurs aux critères européens, le chômage y est toujours très élevé, les problèmes sociaux causés par la précarité persistent. Les prêts concédés par le FMI, sous l’égide de la BCE et de la Commission européenne pour aider ces pays à retrouver un peu de vigueur et payer leurs dettes ont été tous accompagnés d’obligations de réductions des déficits, par une baisse des dépenses publiques et des demandes précises, comme le gel des salaires des fonctionnaires, des pensions de retraite, la baisse des prestations sociales.

Ces politiques dites d’austérité ont été doublées de réformes structurelles du marché du travail visant à assouplir les droits des salariés pour améliorer la compétitivité des entreprises. Ces réformes du marché du travail sont elles aussi une demande de Bruxelles. La Grèce, l’Italie ou l’Espagne ont effectué ces politiques d’austérité et ces réformes sans succès concret. Tout comme le Portugal jusqu’en 2015. L’Italie, si elle a baissé ses dépenses et a atteint un déficit inférieur à 3% en 2016, n’arrive pas à faire baisser son chômage qui est supérieur à 11%. En Espagne, le chômage est à 18,7% au premier trimestre 2017, et le déficit public ne colle toujours pas aux critères de Bruxelles : 3,6% en 2016. L’échec des politiques de rigueur budgétaire accompagnés des « assouplissements du marché du travail » ne permettent visiblement pas de faire repartir ces économies.

Le Portugal a démontré depuis 2 ans, qu’une politique — inverse aux politiques austéritaires, et donc basée sur une relance par la demande et l’amélioration des protections sociales — pouvait fonctionner. Ce que le FMI avait déjà confirmé en 2016 en annonçant à propos de la Grèce que « l’austérité ne fonctionnait pas« . De là à préconiser une politique sociale de relance en Europe, le pas est un peu grand pour l’institution internationale qui a toujours été favorable au désengagement financier social des Etats et à la privatisation de leurs infracstructures et services.

Malgré tout, si l’exemple portugais était mis en avant, il pourrait être une piste intéressante de redressement « par le haut » des Etats de la zone euro encore affectés par la crise. Une sorte d’espoir de changement économique et social permettant une sortie de crise. A moins que le modèle économique allemand, de plus en plus contesté pour ses effets sociaux négatifs, ne cède la place au modèle suédois qui semble attirer des dirigeants politiques, dont Emmanuel Macron ?

>Suivre le modèle allemand ? Chiche ! (Article de février 2012)

Le modèle suédois reste malgré tout difficile « à vendre », bien que sa réussite économique soit réelle : ce pays n’est pas dans la zone euro, possède depuis longtemps l’un des niveaux de vie les plus élevés du monde, et surtout, ses salariés sont syndiqués à 80%.

Il n’est donc pas certain qu’appliquer les méthodes sociales et économiques en cours en Suède soit possible si facilement pour des pays de la zone euro. Le Portugal, par contre, applique lui, des politiques économiques et sociales connues, et ce, au sein de la zone de la monnaie unique, l’euro… Pour l’instant, aux vues de ses résultats et de la vitesse à laquelle ils ont été acquis, il semble que le Portugal ait surtout un seul défaut : il ne suit pas la ligne dictée par la Commission européenne.
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https://www.lesechos.fr/idees- debats/editos-analyses/ 030397311183-limprobable- redressement-du-portugal-a-eu- lieu-2096530.php

L’improbable redressement du Portugal a eu lieu
Cecile Thibaud / Les Echos / Le 22/06

Au bord de la faillite en 2011, le Portugal sort la tête de l’eau. Contre toute attente, ce redressement s’est accompli en desserrant la politique d’austérité au profit de la consommation. Mais faute de vraies réformes structurelles, la situation du pays reste fragile.

Pari gagné pour Lisbonne. Le ­Conseil européen s’apprête à ratifier la sortie du Portugal de la procédure pour déficit excessif. Le pays va donc rejoindre le club des économies vertueuses en dépit de toutes les prévisions d’experts. La remontée relève de l’exploit alors que le Portugal avait touché le fond en 2011. Au bord de la faillite, il avait dû solliciter un plan d’aide de 78 milliards d’euros dessiné par Bruxelles et le FMI, et s’était vu contraint de mettre en route de sévères mesures d’austérité. Six ans plus tard, il vient de réussir, en 2016, à passer sous la barre des 3 % de déficit public fixés par les règles européennes. Il a même fait mieux que promis, ramenant le décalage à 2 % du PIB, largement en deçà des 2,5 % attendus initialement selon le Pacte de stabilité.

Surprise ! La coalition de gauche qui était arrivée aux commandes sur les bords du Tage en promettant de « tourner la page de l’austérité », est en train d’afficher de meilleures performances que celles de l’Espagne (4,5 % de dérapage en 2016) ou de la France (3,4 %). Attentif à garder le cap, le gouvernement portugais se fixe l’objectif de continuer à réduire le déficit d’un demi-point par an pour atteindre l’équilibre budgétaire en 2020. Ceux qui l’an dernier prédisaient l’imminence d’un deuxième plan de sauvetage en sont pour leurs frais.

Sans bruit ni fureur, sans affrontement avec Bruxelles mais avec beaucoup de ténacité au moment de défendre des budgets jugés fantaisistes, Lisbonne est en train de prouver que sa méthode était la bonne pour remettre le pays sur les rails. « C’est l’occasion d’en finir avec la théorie selon laquelle l’Europe est condamnée à un avenir fait seulement d’austérité », affirme le ministre des Finances portugais, Mario Centeno, convaincu que son pays a ouvert une voie de sortie de crise différente. « Notre modèle est une recette exportable dans tout le continent », assure-t-il. C’est une victoire indéniable pour le socialiste Antonio Costa, arrivé au gouvernement en novembre 2015 alors que le pays semblait s’enfoncer dans un long hiver. Une fois n’est pas coutume, même son prédécesseur, le conservateur Pedro Passos Coelho, en ­convient.

La recette de Lisbonne ? Elle pourrait se résumer en une formule : desserrer la pression sur les ménages pour les inciter à consommer de nouveau. Le gouvernement minoritaire d’Antonio Costa, qui s’appuie sur le soutien hétéroclite de partis d’extrême gauche, semblait pourtant promis à une courte vie, coincé entre les engagements de rigueur pris à Bruxelles et les exigences de ses alliés au Parlement. Il a su slalomer, donnant des gages côté social avec la suppression des surtaxes sur l’impôt sur le revenu, la revalorisation du salaire minimum et des retraites, ou la restitution progressive des 35 heures pour les fonctionnaires. Mais, en contrepartie, il a aussi taillé drastiquement dans les investissements publics, en baisse de 30 %, relevé l’impôt sur les sociétés et augmenté la fiscalité indirecte (sur l’immobilier, les carburants, les sodas…).
La croissance au plus haut depuis 10 ans
A sa manière, souriante et accommodante, Antonio Costa l’équilibriste parie sur une rectitude comptable qui ne lamine plus le moral de classes moyennes. Et celles-ci commencent à retrouver l’optimisme après avoir eu le sentiment d’avoir été écrasées par le poids des politiques d’austérité. La croissance vient d’atteindre son niveau le plus haut depuis dix ans, pour atteindre 2,8 % en glissement annuel à la fin du premier trimestre 2017, alors que le taux de chômage a été ramené sous les 10 %. « Le gouvernement a été capable d’améliorer la situation macroéconomique du pays tout en revenant sur de nombreuses mesures imposées par la troïka. Je suis le premier surpris », reconnaît Luis Coelho, professeur de finance à l’université d’Algarve : « Le résultat est probant. Les Portugais ont recommencé à consommer, à investir et à se lancer dans de nouveaux projets, ce qui permet d’augmenter l’activité et de faire baisser significativement le chômage, d’autant que le pays a pour lui les vents favorables d’un nouveau boom touristique. »

Ombres notables au tableau, note-t-il pourtant, la dette publique, à 130,4 % du PIB, qui reste l’une des plus élevées de la zone euro après la Grèce et l’Italie, et les difficultés du secteur financier, toujours en cours d’assainissement, alors que l’Etat a encore récemment renfloué la banque publique Caixa Geral de Depositos, à hauteur de 3,9 milliards d’euros.

« Les mesures d’économie ont été réalisées sans réformes structurelles », critique Joao Luis César das Neves, professeur à l’école de gestion de l’Université catholique de Lisbonne. « Le gouvernement a réussi à mener une sorte d’austérité acceptable socialement… jusqu’ici. Mais tous les périls demeurent, tant sur le terrain financier que sur le terrain économique », dit-il, inquiet des difficultés du pays à se financer et de sa dépendance vis-à-vis des politiques de la BCE.

Pas si sûr que la potion magique portugaise existe selon lui : « Nous continuons à subir une politique d’austérité, mais elle est différente. En épargnant certains groupes influents politiquement, comme les fonctionnaires et les retraités, le gouvernement a acheté la paix sociale. Reste que les perspectives de croissance cachent de profonds déséquilibres qui n’ont toujours pas été résolus. » Et il avertit : « Les choses pourraient bientôt se compliquer », avant d’ajouter : « Mais nous avions dit la même chose l’an dernier. »

Cécile Thibaud, Les Echos

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