Grèce: la Commission fait pression pour barrer la route à Syriza

PAR AMÉLIE POINSSOT
ARTICLE PUBLIÉ LE MARDI 16 DÉCEMBRE 2014

C’est la première fois que le président de la commission européenne s’invite dans une élection nationale : jeudi 11 décembre, Jean-Claude Juncker a ouvertement pris parti pour la droite de Nouvelle Démocratie actuellement à la tête de l’exécutif grec. Une ingérence qui se confirme cette semaine: le commissaire Pierre Moscovici est à Athènes lundi et mardi.

Les Grecs, qui ont déjà le sentiment d’être gouvernés par Bruxelles depuis le début de la crise, n’avaient certainement nul besoin de cela. Jeudi 11 décembre, dans une interview accordée à la chaîne de télévision autrichienne ORF III, Jean- Claude Juncker a déclaré qu’il ne souhaitait pas que « des forces extrêmes arrivent au pouvoir » en Grèce. Cette déclaration vise la gauche radicale de Syriza, premier parti d’opposition sorti victorieux des élections européennes, en mai dernier, et qui pourrait arriver en tête en cas d’élections législatives anticipées. Tout en prétendant ne pas vouloir s’exprimer sur un parti politique en particulier à l’occasion du scrutin présidentiel subitement avancé à ce mercredi, le président de la commission européenne a ajouté : « Ma préférence serait de revoir des visages familiers en janvier. »

La déclaration est explicite : le candidat à l’élection présidentielle proposé par la droite conservatrice Nouvelle Démocratie, Stavros Dimas, est un ancien commissaire européen. Vieux routard de la politique grecque, systématiquement réélu député entre 1977 et

2004 et maintes fois ministre, il fait précisément partie de ces « visages familiers » aux manettes du pays depuis bientôt une quarantaine d’années.

ean-Claude Juncker, ce président qui s’était promis de politiser la commission, a donc saisi l’élection présidentielle grecque pour peser de tout son poids dans une élection nationale. La Grèce, une fois de plus, se trouve aux avant-postes en matière d’expérimentation politique… De fait, le pays a fait l’objet de toutes sortes d’ingérences ces dernières années. En parallèle des programmes d’austérité décidés depuis 2010, de multiples décisions ont été prises à Bruxelles pour mettre en œuvre de nouvelles mesures et les déclarations politiques de certains dirigeants européens n’ont cessé de considérer la Grèce comme un pays sous tutelle.

À maintes reprises, le ministre allemand des finances Wolfgang Schäuble a ainsi fait la leçon aux Grecs, se faisant le spécialiste des déclarations humiliantes au lendemain de prises de décision difficiles, exigeant chaque fois un nouveau tour de vis. À quelques jours des élections législatives de juin 2012, c’était même… François Hollande, fraîchement élu, qui s’offrait le 20 heures le plus regardé du pays pour appeler les Grecs à voter pour les partis de la coalition gouvernementale. Autrement dit le président socialiste en appelait à soutenir… la droite conservatrice d’Antonis Samaras.

« J’ai conscience que les électeurs doivent avoir la pleine souveraineté, avait-il dit au cours de cette interview, mais je dois les prévenir parce que c’est mon devoir, parce que je suis un ami de la Grèce, que si l’impression est donnée que les Grecs veulent s’éloigner des engagements qui ont été pris et abandonner toute la perspective de

redressement alors il y aura des pays dans la zone euro qui préféreront en terminer avec la présence de la Grèce dans la zone euro. » Le chantage entre vote pour le maintien de la coalition gouvernementale ou vote pour Syriza et la sortie de la zone euro était posé. Cette fois-ci, il vient d’encore plus haut : la commission européenne. C’est la première fois que l’exécutif européen se prononce aussi clairement dans une élection.

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Cette intervention tombe alors que le premier ministre Antonis Samaras a subitement avancé, la semaine dernière, l’élection présidentielle initialement prévue pour février ou mars, dans une manœuvre menée de concert avec Bruxelles, destinée à couper l’herbe sous le pied de Syriza, dont la popularité ne faiblit pas depuis sa victoire aux élections européennes de mai dernier. En Grèce, le président est élu par la Vouli, le parlement, à la majorité des deux tiers, ou des trois cinquièmes après deux échecs consécutifs. La coalition gouvernementale ne dispose pas, en l’état, de cette majorité renforcée : cette manœuvre de convoquer l’élection plus tôt que prévu, à la veille des fêtes, est destinée à convaincre les députés non affiliés ou potentiellement hésitants de donner leur voix au candidat de la coalition.

L’affolement sur les marchés qui a suivi l’annonce de Samaras lui fournit l’occasion rêvée d’agiter la menace du chaos pour appeler à voter pour la « stabilité ». La bourse athénienne a connu en début de semaine dernière la plus forte baisse depuis 1987. Le risque d’une nouvelle crise financière et d’un défaut de paiement : voilà l’argument que va marteler la coalition gouvernementale pour rassembler les troupes et éviter le scénario Syriza. La porte-parole du gouvernement a d’ailleurs commencé sa tournée des médias ce lundi. Sur la chaîne de télévision Mega, elle annonçait le risque d’une « faillite » du pays en cas de victoire de Syriza si le parlement, faute d’accord sur le choix du président, convoquait des élections générales anticipées.

En Grèce, ce genre de chantage n’a rien de nouveau. En 2012, déjà, le leader de Nouvelle Démocratie agitait la menace de sortie de la zone euro en cas de victoire de Syriza aux élections. La position majoritaire au sein de Syriza, rappelons-le, n’est pas hostile à la zone euro en tant que telle. En revanche, son programme passe par l’arrêt immédiat des politiques d’austérité et l’effacement d’une partie de la dette publique, restée à un niveau insoutenable. L’alternative simpliste « stabilité versus chaos » a en outre été brandie à chaque vote crucial depuis 2010, lorsqu’il a fallu décider de nouvelles mesures d’austérité et signer des accords avec les bailleurs de fonds.

« L’argument de la peur »

Les Grecs ne sont pas dupes, et n’ont pas manqué de réagir à la déclaration de Juncker. Ses propos ont été aussitôt tournés en dérision sur Twitter, où certains se sont mis à demander l’avis du président de la commission sur toutes sortes de questions. « Si je vote pour vos politiciens grecs préférés, pourriez- vous payer mon loyer et mes dépenses alimentaires pour quelques mois ? » interroge ainsi la réalisatrice grecque Zoe Mavroudi.

Les critiques ont également fusé du côté de Syriza, où les communiqués de la direction du parti et les interventions des députés se sont multipliés ces derniers jours pour dénoncer une telle ingérence. « Le gouvernement et la Troïka, après s’être mis d’accord sur toutes les nouvelles mesures d’austérité, procèdent ensemble au chantage auprès des députés afin de lever l’obstacle de l’élection présidentielle », a déclaré ce lundi Alexis Tsipras, le leader de Syriza, dénonçant « l’argument de la peur » brandi par l’exécutif.

L’affaire a fait grand bruit à Bruxelles : « Ces pressions de la commission européenne sur le processus électoral d’un pays souverain sont insupportables et soulèvent de grandes questions pour l’avenir de la démocratie en Europe, a estimé dans un communiqué l’eurodéputé Pierre Laurent, président du parti de la Gauche européenne, dont fait partie Syriza. J’appelle tous les démocrates à s’élever contre ces pratiques autoritaires qui n’ont pas lieu d’être. Le processus doit suivre son cours, y compris jusqu’à la tenue d’élections législatives, si la coalition au pouvoir n’obtient pas la majorité nécessaire à l’élection présidentielle. »

La commission ne semble pas revenir sur cette prise de position inédite. Au contraire. Elle a décidé une visite impromptue à Athènes du commissaire aux affaires économiques et monétaires, Pierre Moscovici. Arrivé lundi 15 décembre, il doit, en deux jours, rencontrer pas moins de sept ministres ainsi que le gouverneur de la banque centrale grecque, des partenaires sociaux et des élus. Il a visité en outre lundi une station de métro en construction ayant bénéficié de fonds européens et rencontré une première fois les journalistes, avant de tenir, ce mardi, une conférence de presse dans les locaux de la représentation de la commission européenne. On aura rarement vu agenda aussi chargé pour un commissaire européen en visite.

Nul doute que le planning laisse peu de place à des discussions de fond. Le but est ailleurs : mettre en scène, sous l’œil des caméras, tout ce que l’Union européenne apporte à la Grèce. Manière d’alimenter la rhétorique de la coalition gouvernementale, qui stigmatise Syriza comme un parti anti-UE – lequel ne figure pas à l’agenda du commissaire français.

En amont de sa visite, Pierre Moscovici a d’ailleurs déroulé son argumentaire dans un entretien accordé au quotidien conservateur Kathimerini. Il félicite les Grecs pour l’excédent budgétaire primaire atteint en cette fin d’année et pour les prévisions de croissance de l’an prochain, ce qui lui permet d’une part de justifier

la politique de la Troïka, d’autre part de continuer à exiger des mesures d’austérité. « Nous avons besoin de davantage de discussion et davantage de réformes pour renforcer l’économie grecque », déclare-t-il, tout en disant apporter « un message de soutien et d’admiration ».

Mais le vrai message de cette visite à Athènes – éviter les élections législatives anticipées, éviter une victoire de Syriza – se lit également déjà dans cette interview : « Vous savez que Jean-Claude Juncker, par la voix de son porte-parole, a envoyé un message qui dit clairement que nous voudrions que le parlement actuel élise un président, Stavros Dimas, qui était un commissaire, un homme bien. (…) Les Grecs vont choisir leur destinée. Nous n’avons pas à influencer cela, mais une fois encore, c’est logique que nous parlions avec des gens légitimes qui font et qui pensent ce que nous pensons. »

Tout est dit. Pour la commission européenne, Syriza,

avec plus de 26 % des voix aux dernières élections européennes – ces élections dont est issue, précisément, cette commission Juncker – n’est pas « légitime ». Les décideurs européens préfèrent se soutenir les uns les autres plutôt que de s’ouvrir à des politiques alternatives. Ce n’est certainement pas de cette manière que Bruxelles va se réconcilier avec des Européens. Mais l’histoire n’est pas écrite : si la coalition gouvernementale ne parvient pas à faire élire son candidat à la présidence à la troisième tentative, des élections législatives seront convoquées. La commission européenne sera alors bien forcée de discuter avec Syriza.

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