Combien de points de suture peuvent tenir sur un visage d’enfant ?, par Ada Psarra

source : http://www.efsyn.gr/?p=49734, traduit et annoté par Vicky Skoumbi.

A peine un mois après l’agression des immigrés de Manolada, des travailleurs saisonniers dans le Péloponnèse, qui le 17 avril dernier se sont faits tirés dessus, à coups de fusil, parce qu’ils demandaient  le paiement de leurs salaires, impayés depuis 6 mois, avec comme résultat une trentaine de blessés, le 6 mai un jeune de quatorze ans se fait tailladé le visage une trentaine de fois par un escadron de l’Aube Dorée (les nazis grecs) à Athènes en plein jour. Le jeune Afghan, victime de cette agression terrifiante, s’est présenté au Bureau de traitements de violences racistes de la police grecque pour déposer plainte et il y a failli être arrêté et expulsé vers son pays par la police sous prétexte qu’il n’avait pas de papiers ; son expulsion n’a pu été évitée qu’in extremis grâce à l’intervention du Haut-Commissariat aux Réfugiés de l’ONU. L’expulsion de victimes d’agressions racistes est une pratique courante de la police grecque qui vise à protéger les agresseurs (nazis ou d’extrême droite), très souvent en connivence avec la police, et dont le procès  ne pourra pas avoir lieu faute de témoins. C’est aussi une mesure prohibitive qui interdit aux migrants sans-papiers de faire appel à la police lorsqu’ils subissent des agressions racistes. Le Réseau du recensement de violences racistes dans son rapport annuel de 2012 a constaté une escalade des violences avec 154 victimes d’agressions racistes recensés et au moins trois morts dans cette même année. Ces chiffres très inquiétants en soi, sont bien en deçà de la réalité. Car un nombre incalculable de victimes renoncent à se faire connaître par peur de représailles ; elles n’osent pas parler en craignant de perdre leur travail, ou de se trouver en camps  de détention administrative ou encore d’être expulsés.

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C’est l’histoire d’un jeune Afghan de quatorze ans qui est venu en Grèce avec sa mère en vue d’une vie meilleure ; il a essayé de partir pour la Suisse où vit son frère mais il a été rattrapé par une Section d’Assaut qui l’a marqué à vie, qui a marqué sa vie.

Trente points de suture sur un visage d’enfant, résultat d’une violence raciste aveugle. Un garçon de quatorze ans qui n’avait rien fait, qui tout simplement existait, a été la cible de la sauvagerie nazie d’une énième section d’assaut.

Il était arrivé en Grèce avec sa mère et son rêve était de partir loin de l’horreur. Le jeune Afghan s’apprêtait de partir avec sa mère pour la Suisse où se trouve son frère. Puisque la légalité stricte ne laisse pas de place pour de tels rêves à un enfant du Tiers Monde, la seule voie possible est l’obtention moyennant argent d’une place tant convoitée sur un avion.

Le jeune avait été séparé de sa mère, dans la mesure où l’organisateur de leur fuite, pour de raisons évidentes,  les avait placés dans des groupes différents. Le groupe de la mère a embarqué et est parti, tandis qu’elle-même était convaincue que le jeune avait déjà embarqué auparavant. Finalement le jeune n’a pas eu cette chance et a été interpellé à l’aéroport où,  après avoir été retenu pendant une vingtaine de minutes au commissariat, il a été libéré à la suite de quoi il a pris le métro pour partir. Il est rentré à la maison où il habitait avec sa mère et d’autres familles afghanes réfugiées à Athènes.

Ce qui revient à dire que les policiers ont lâché dans la nature un enfant de quatorze ans sans défense, sans que personne ne daigne s’intéresser de savoir où il pouvait aller et comment se fait-il qu’il se trouve séparé de ses proches. Le jeune a essayé de se débrouiller tout seul et retrouver un point de contact et l’après-midi de lundi dernier vers 17h30 il est  sorti du métro Plateia Attikis pour rentrer à l’endroit où il logeait. A un certain moment il a compris qu’il était suivi et il a reçu un coup brusque à l’épaule. Il se retourné et il a vu trois hommes habillés en noir.

« Les T-shirts portaient un sigle avec deux lauriers qui se rejoignaient vers le bas et au centre une autre figure [il s’agit de l’emblème de l’Aube Dorée composée d’une couronne de laurier qui entoure un méandre] » a dit le jeune. Ces hommes lui ont demandé en grec d’où il vient et ont réclamé ses papiers ; une fois que lui a dit qu’il vient d’Afghanistan un d’eux lui a donné un coup de pied et l’a fait tombé par terre. Ensuite les trois assaillants ont brisé une bouteille de bière sur son visage et ils l’ont tailladé. Le jeune perdant beaucoup de sang s’est évanoui et fut transporté à l’hôpital par un passant. Là on a cousu ses plaies, on lui donné une ordonnance et l’ont laissé partir.

Ce qui veut dire que même l’hôpital, les médecins qui l’ont soigné n’ont pas pris la peine de savoir où va aller un enfant portant trente points de suture au visage, blessé et terrorisé. Peut-être la surcharge de travail, peut-être la fatigue, voire l’indifférence ont fait que l’enfant a été délaissé tout seul (a été lâché dans la nature). Trois hôpitaux étaient de garde ce jour-là. Le jeune avec ce que lui restait comme argent  a acheté les médicaments prescrits à la pharmacie mais ne savaient pas comment s’en servir. Heureusement il avait entendu parler par un compatriote de Médecins du Monde et il savait qu’ils ont un dispensaire au centre-ville où il s’est rendu deux jours plus tard.

L’enfant était si marqué au visage et si terrorisé que même les médecins qui ont affaire à des cas pareils tout le temps sont restés sans voix. Ils l’ont immédiatement pris en charge, lui ont donné les médicaments nécessaires et se sont adressés au Procureur pour des enfants non-accompagnés ; ils ont aussi prévenus les siens pour qu’ils envoient tous les papiers nécessaires pour la procédure légale de la réunion familiale. L’enfant est actuellement sous la protection du Procureur et de Médecins du Monde [qui ont un foyer pour les refugiés mineurs] et le sourire qui s’esquisse sur son visage laisse apparaître un espoir renouvelé de pouvoir vivre un peu mieux. Il dit qu’il est très optimiste et il a bon espoir de pouvoir rejoindre bientôt sa mère et son frère.

Nous attendons la suite : le prochain enfant, femme ou homme qui se trouveront sur le chemin des anonymes assassins en noir, tandis que le gouvernement – et pas seulement lui- continuera de se poser de questions sur les clauses de la loi antiraciste[1] et de se demander si il va enfin appliquer les conventions internationales qu’il a signées. D’ici-là espérons que les Médecins du Monde continueront leurs efforts héroïques de prendre en charge les citoyens vulnérables malgré les menaces contre même leur propre intégrité physique.

PS. La seule raison de la publication de la photographie est de provoquer, même dans l’après-coup, la réaction des autorités mais aussi celle de tout homme civilisé contre ce phénomène de violence raciste extrême.


[1] Un projet de loi antiraciste qui avait pour but de rendre la législation grecque conforme aux Conventions Internationales que le pays a déjà signées ainsi qu’au cadre législatif de l’Union Européenne a été retiré à la dernière minute en vue d’un remaniement qui  vise à restreindre son champ d’application. Il est toujours objet de tractations entre les composantes du gouvernement triparti et plus particulièrement entre les diverses tendances de la droite grecque, la tendance dure, soutenue par des conseillers du premier ministre, ne souhaitant pas mécontenter l’Aube Dorée (les nazis grecs) avec qui ils envisageraient une coalition officieuse ou officielle. Notons que la perspective d’une telle loi avait en partie freiné  l’activité criminelle de l’Aube Dorée tandis que son retrait, ne serait-ce que provisoire, constitue un encouragement implicite à ces activités. Voir http://www.unhcr.gr/1againstracism/govt-freezes-anti-racism-bill-for-reassessment/

Ici le témoignage de la victime (en afghan sous-titré en grec) http://www.unhcr.gr/1againstracism/%CE%B4%CE%B5%CE%BA%CE%B1%CF%84%CE%B5%CF%84%CF%81%CE%AC%CF%87%CF%81%CE%BF%CE%BD%CE%BF%CF%82-%CE%B1%CE%BD%CE%AE%CE%BB%CE%B9%CE%BA%CE%BF%CF%82-%CE%B8%CF%8D%CE%BC%CE%B1-%CF%81%CE%B1%CF%84%CF%83%CE%B9/

 

 

 

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