Crise en Grèce : contre les stéréotypes, un peu d’histoire ! par Michel Calapodis

 

 Avatar de Michel CalapodisLE PLUS. Fainéants, fraudeurs d’impôts, pas vraiment intégrés dans l’Union européenne… Les reproches et clichés pleuvent sur les Grecs depuis plusieurs mois. Les origines de la crise sont pourtant à chercher ailleurs que dans la supposée composition des Grecs, tient à préciser Michel Calapodis, docteur en études néo-helléniques.

Une employée dans le hall de la Bourse d'Athènes, le 07/05/12 (LOUISA GOULIAMAKI/AFP)

Une employée dans le hall de la Bourse d’Athènes, le 07/05/12 (LOUISA GOULIAMAKI/AFP)

La crise grecque « par essence » n’existe pas

D’emblée rappelons quelques constats d’ordre économique bien trop souvent évacués : il n’existe pas de crise grecque sui generis. Quels que soient son degré et son étendue, cette crise ne relève ni d’une extranéité ontologique qui ferait du cas grec l’oiseau rare des crises économiques ni d’un supposé prédéterminisme du peuple grec, tendanciellement voué à la fraude, au laxisme et à la fainéantise.

Ladite crise est avant tout le produit de deux composantes sans rapport l’une avec l’autre, mais dont la rencontre va être explosive : d’un côté, la crise des subprimes US, le krach boursier de 2008, sa propagation à l’Europe et l’augmentation drastique du coût du crédit qui va en résulter ; de l’autre, des équilibres économiques grecs fragiles (faible taux d’épargne, secteur public surdimensionné, PIB limité, etc.) qui vont se rompre dès que les taux d’intérêt vont se déchaîner.

Avec un revenu national étroit, tout accroissement du service de la dette devenait fatal. Pourtant, entre 2000 et 2007 la Grèce fut l’un des pays à plus forte croissance au sein de la zone euro, possédant par ailleurs un taux d’investissement au cours de cette même période supérieur à la moyenne des pays de l’OCDE ainsi qu’une croissance des exportations égale à celle des États-Unis et de l’Allemagne.

Un déferlement de stéréotypes sur la Grèce et les Grecs

Si la Grèce constitue aujourd’hui un tel point de cristallisation, ce n’est pas tant eu égard à ses vulnérabilités économiques qui se retrouvent peu ou prou dans d’autres pays d’Europe, méditerranéens ou non (Irlande, Estonie, Hongrie, République slovaque, Espagne), qu’au déferlement de représentations sociales négatives dont elle est l’objet.

En effet, dans la zone d’expression médiatique « euro-centripète » (France, Allemagne, Belgique, etc.), à côté d’analyses factuelles pertinentes, une parole entropique fait consensus, qui oscille entre connotations dépréciatives (la Grèce dispendieuse) et attributions stéréotypiques (les Grecs voleurs).

Plus que le degré d’intensité, c’est l’objet même sur lesquelles portent ces représentations qui pose problème : il ne s’agit pas simplement de l’État grec et de ses impérities, mais de la nation grecque tout entière. Telle émission télévisée nous pose directement la question : « Faut-il sortir les Grecs ? » Telle autre rubrique internationale d’un grand quotidien économique nous rappelle que « la Grèce est trop perse, trop orientale », que son peuple a une « culture de la ruse ».

Un Grec dans une rue du centre d'Athènes, le 17/05/12 (ANGELOS TZORTZINIS/AFP)

Un Grec dans une rue du centre d’Athènes, le 17/05/12 (ANGELOS TZORTZINIS/AFP)

En somme, la Grèce ne peut faire face à ses déficits, non pas du fait des conditions socio-historiques qui ont produit son organisation chroniquement défaillante, mais parce que son peuple est par essence déficient, vicié.

D’une certaine manière, comment ne pas voir dans ces propos la réactualisation de la théorie de la dégénérescence de la « race des Hellènes » portée au cours du 19ème siècle par l’historien et homme politique allemand, J. Fallmerayer ? Extrait :

« L’esprit grec, tant qu’il était demeuré purement nordique, avait trouvé pour expression la philosophie de Platon. L’infiltration du sang asiatique entraîne une dégénérescence des corps et, corrélativement, une décadence des esprits  […]. Cette grécité [est] à ce point dégénérée qu’elle n’en mérite plus le nom […]. »

Les origines du clientélisme politique et de l’impuissance étatique

Du côté des médias grecs, les critiques n’en sont pas moins violentes, mais le réquisitoire est porté contre l’État et l’ensemble des institutions dans lesquelles il s’incarne, tandis que la nation bénéficie d’une immunité partagée. Pourquoi ?

Historiquement, le pôle d’altérité, l’Autre dominateur pour le peuple grec, c’est l’État ou plus exactement le modèle d’État civique d’inspiration française que le Protocole de Londres (1830) a imposé à la Grèce indépendante. Les nouveaux maîtres bavarois du pays (Othon Ier de Grèce) vont assigner ce type d’État centralisateur à la nation hellénique, faisant fi de tous les fondements de son histoire diachronique.

En effet, depuis plus d’un millénaire, la continuité de cette nation repose sur trois marqueurs clés : la langue grecque, la religion orthodoxe et les communautés locales auto-administrées, qui ont préservé les deux premiers. Cela lui a permis de s’opposer, de rester dans la distance ou de s’accommoder des cadres étatiques posés par les conquérants étrangers, qu’ils soient Romains ou Ottomans.

La véritable souveraineté sociale et politique ne s’incarnait pas pour les Grecs dans une quelconque autorité centrale, mais dans leur réseau de communautés autonomes. Cette prévalence pluriséculaire de la nation panhellénique sur toute structure étatique omnipotente, les Grandes Puissances vont l’abolir avec la création de l’État grec de 1830, démanteler les autonomies locales et tenter de ramener vers un centre unique de pouvoir – Athènes – l’ancien système d’allégeances communautaires, de distribution fiscale et de solidarité sociale.

Les conséquences de ce traitement de choc furent et sont dramatiques pour le peuple grec : guerres, clientélisme politique, impuissance étatique, désastres financiers, etc.

D’ailleurs, comment pourrait-on exiger à ce type d’État exogène et « importé » en Grèce il y a moins de deux siècles, la même efficience que celle de son modèle original (français) qui, lui, construit la nation française depuis Philippe Auguste ?

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