Sur la répression et le fascisme en Grèce

par le Réseau de Solidarité et d’Information pour l’Action Antifasciste et Antirépressive en Grèce

Texte introductif à la soirée-débat organisée à Paris, le 25 novembre (voir https://initiativegrecqueaparis.wordpress.com/2012/11/16/soiree-dinformation-et-de-solidarite-avec-le-mouvement-antifasciste-et-antirepressif-en-grece/)

 Picture1Sur la répression

Depuis les années 1990 et jusqu’à 2004-2005, les manifestations massives et disons « violentes » se déroulaient à l’occasion d’événements exceptionnels (la commémoration annuelle de l’insurrection contre la junte militaire, la visite du président Clinton à Athènes, les manifestations contre la guerre en Irak, etc.). La répression étatique se basait sur des moyens plutôt « classiques », tels que l’utilisation de matraques lors de heurts au corps à corps et l’usage limité (par rapport à aujourd’hui) de gaz lacrymogènes. Il est révélateur que la militarisation de l’entraînement et de l’équipement des CRS grecques ne date que de 1995.

Dans la première moitié des années 2000, ce sont les Jeux Olympiques et le démantèlement de l’Organisation Révolutionnaire 17N qui ont servi de prétexte pour légitimer le renforcement de la répression. De manière plus évidente, c’est à partir du printemps 2006 et jusqu’à l’hiver 2007 que nous observons une escalade de la violence étatique et l’adaptation des mouvances plutôt anarchistes et de la gauche radicale. Pendant quasiment une année, les mouvements étudiants organisent des manifestations massives d’une fréquence presque hebdomadaire et occupent la majorité des facultés pour que le gouvernement retire la loi sur l’autogestion des universités. La propagande des médias contre les « casseurs » et les « gens en cagoule » étaient l’expression d’un nouveau conservatisme général et rapide du pouvoir politique (exprimé surtout à travers la nouvelle législation antiterroriste) ; l’amplification de la violence étatique n’en était que la conséquence attendue. C’est pendant cette période que l’arsenal de la police s’enrichit de flashbombs, de tubes d’échappement de haute pression de gaz lacrymogène (utilisés à courte distance) et de grenades lacrymogènes, sans doute bien plus fortes qu’avant. Il est indicatif qu’à partir de cette période la majorité des CRS tiennent les matraques à l’envers afin de frapper avec la poignée en bois et non pas avec le côté en plastique, et que les manifestants utilisent presque tous le MAALOX, un médicament qui annule l’effet des lacrymogènes sur la peau.

Les mouvances étudiantes ont eu lieu sur fond de décadence de la scène centrale politique, alors que de plus en plus de gens pensaient que le déclenchement d’une crise économique était imminent. Quelques mois après, en février 2008, les CRS coopèrent pour la première fois de façon ouverte avec les fachos de l’Aube Dorée contre les participants d’une manifestation antifasciste. La police a commencé à devenir incontrôlable et à appliquer ses propres logiques de vendetta aux milieux politiques les plus radicaux. Le sommet de cette attitude est atteint le soir du 6 décembre 2008. Un soir qui a changé l’aspect de la répression et de la contre-répression jusqu’à maintenant. Dans le quartier d’Exarchia, au plein centre d’Athènes, un policier tire à balles réelles contre des adolescents qui avaient été insultants envers lui et son coéquipier. Un jeune de 15 ans est mort et la ville d’Athènes entre dans un cercle de violence sans précédent. Des milliers des manifestants s’organisent dans toute la Grèce et plusieurs bâtiments gouvernementaux sont occupés afin de renforcer l’organisation des luttes mais aussi pour informer le public et contrecarrer la propagande des médias. Il est caractéristique que la chaîne à l’audimat le plus élevé n’a pas hésité à procéder à (ce qui s’est avéré être) un montage de la seule vidéo-témoin de l’assassinat de l’adolescent, en y ajoutant de faux bruits d’émeutes afin de soutenir la thèse d’une soi-disant légitime défense des flics. La répression a été limitée face au nombre et au dynamisme des manifestants de tous âges et nationalités. Les manifestations ont eu un caractère anti-systémique où plusieurs fronts et questions ont été ouverts.

Malgré la force des manifestations, rien ne changea. Deux semaines après les puissantes mobilisations dans toute la Grèce, une immigrée bulgare syndicaliste, agent d’entretien, tombe victime d’une tentative d’assassinat sans doute montée par ses patrons. Elle est obligée d’avaler du vitriol et laissée pour morte. En essayant d’enterrer l’affaire, la police a considéré que l’agression relevait de la vie privée de la victime. La réponse a été immédiate. La RATP d’Athènes, qui avait embauché l’entreprise de nettoyage en question, a été occupée et un réseau d’information s’est formé pour renseigner le public sur les faits.

Après l’insurrection de 2008, la répression change de caractère : désormais en parallèle avec les CRS il y a des équipes de 5-10 motos où les flics montent à deux ayant pour objectif de pénétrer les cortèges et de chasser et taper en mouvement les manifestants. De nombreux incidents ont été enregistrés avec des motos qui traînaient des manifestants. En même temps, le fait de cacher les caractéristiques de son visage devient un crime en soi (selon la «loi anti-cagoules») et les flics placent systématiquement des cocktails Molotov dans les sacs à dos et les poches des manifestants interpellés pour justifier a posteriori des arrestations. Plusieurs sont inculpés en vertu de la loi antiterroriste. Il est assez rigolo qu’en 2009, bien avant la manifestation pour la date anniversaire du 6 décembre 2008, les flics ont procédé à 800 interpellations à titre préventif!

Depuis 2010 et jusqu’à présent, la Grèce a vécu plusieurs manifestations contre les mesures d’austérité imposées par le FMI, la banque centrale européenne et l’union européenne, la notoire « Troïka ». Chaque fois, les manifestations sont réprimées si brutalement que cela devienne scandaleux. En plus, la police rend publiques les photos des manifestants en appelant à la délation. Presque tous les manifestants portent des masques à gaz (parfois meilleurs que ceux des flics). Ainsi, ont été récemment utilisés des extincteurs du feu à poudre afin de boucher les filtres des masques à gaz des flics. En dehors du contexte des manifestations, de nombreux anarchistes sont inculpés et emprisonnés de manière arbitraire. L’absurdité de l’État est arrivé au point d’accuser une anarchiste en tant que terroriste parce qu’elle avait, par coïncidence, le même nom de famille que Roland Mayer de la RAF.

L’austérité augmente et le fascisme devient une notion de plus en plus séduisante pour une partie de la société grecque. La propagande des médias répand le fascisme au quotidien. L’Aube Dorée et son agenda deviennent le dogme et le matraquage de la répression étatique. Mariant populisme électoraliste et idéologie fascisante, le gouvernement a transformé des casernes abandonnées en centres de rétention des immigrés irréguliers, en les appelant « centres d’hospitalité ». Ceux-ci enferment les victimes de l’opération policière « Xenios Zeus », qui vise à « débarrasser » Athènes et les autres agglomérations du pays de la « menace » migratoire, présentée par le gouvernement comme source de maladies et de criminalité. Pour soutenir cette opération, les médias ont publié les noms et les photos de prostitués étrangères séropositives. C’est dans ce contexte que l’Aube Dorée forme ses propres équipes d’intervention qui font des patrouilles en recherchant des personnes qui ne sont pas conformes à leurs critères racistes. En même temps, l’appareil étatique, les médias, ainsi que les intellectuels, lancent la théorie des « deux extrêmes », faisant assimiler violence fasciste et violence anti-systémique et condamnant indistinctement toute forme de violence – peu importe si elle est exercée par les fascistes ou par les manifestants, peu importe si elle est exercée sur des politiciens ou des immigrés et, plus généralement, peu importe si elle est exercée du haut vers le bas ou du bas vers le haut. Cette théorie met à distance égale les gens qui réagissent aux attaques de l’État, économiques ou même physiques, et les gens qui appliquent la répression brutale d’un régime dit démocratique. Par conséquent, cette théorie reste un outil politiquement correct, qui offre le prétexte démocratique à l’État pour « assurer la paix sociale », même si elle est basée sur la peur et la répression.

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Sur le fascisme

Le 1er novembre, une foule de plusieurs centaines d’individus saccage des commerces d’immigrés à Athènes. La police ne procède à aucune arrestation. Le 4 novembre, un jeune immigré égyptien, travailleur dans une boulangerie près d’Athènes, se fait voler par son patron l’argent que ses compatriotes lui avaient confié. Par la suite, il est sauvagement battu et torturé par son patron et le fils de celui-ci. Il leur échappe pour s’écrouler dans la rue portant toujours une chaîne autour du cou. Le 7 novembre, à Thessalonique, des néonazis agressent violemment des membres de la jeunesse communiste. Ces derniers sont sauvés grâce à l’intervention des ouvriers d’une usine proche. Le 9 novembre, une foule de 150 personnes saccage le commerce d’un immigré à Athènes. La police intervient et arrête quatre immigrés. Le 15 novembre, peu avant la commémoration annuelle de l’insurrection de 1973 contre la dictature des colonels, l’Aube Dorée qualifie l’insurrection de mensonge historique et conteste l’existence de victimes. Son révisionnisme suscite la réaction du CNRS grec qui annonce les conclusions provisoires d’une enquête faisant état d’au moins 24 morts formellement identifiés. Le 20 novembre, un groupe de demandeurs d’asile afghans et érythréens fraîchement débarqués sur une île se fait lapider par des inconnus. Parmi les blessés, il y a une femme enceinte. Le 22 novembre, la une du journal de l’Aube Dorée montre un char et annonce qu’il est désormais impératif  de confier le salut du pays à l’armée. Le 24 novembre, des inconnus saccagent le bar d’un camarade dans une ville provinciale, probablement en représailles de la résistance opposée à l’ouverture récente en ville des bureaux de l’Aube Dorée.

Où se trouve la société grecque aujourd’hui et comment est-elle arrivée là en si peu de temps ? Il serait difficile de tracer ici l’histoire tumultueuse d’un pays souvent pris dans le piège autoritaire et fasciste, que cela soit dans l’entre-deux-guerres, pendant la dictature de 1936-41, au cours de la guerre civile de 1946-49, sous les régimes de droite du début de la guerre froide, ou sous la dictature de 1967-74. Il serait impossible de montrer ici comment ces soubresauts politiques et leur part de souffrance ont maintenu vivaces des tendances autoritaires et fascistes au sein de l’appareil étatique, des élites politiques et, surtout, au sein de la population. Il y aurait aussi un risque de simplification dans toute tentative de présentation sommaire des liens entre ce fond d’autoritarisme et de fascisme, l’évolution de la société grecque depuis les années 1980 vers une ère d’euphorie consommatrice et individualiste, et les effets déstabilisants de la crise actuelle. Disons simplement que l’ébranlement du quotidien et des projets de vie provoqué par la crise a eu des effets de désinhibition sur une partie significative de la société. Une fois la pauvreté répandue, les tabous disparaissent et la haine de l’Autre réapparaît.

Quand les lectures linéaires de la réalité montrent leurs limites, nous ne pouvons que dresser un état des lieux. Forcément lapidaire. Un état des lieux qui part du constat que les néo-nazis, qui avaient obtenu 0,29% lors des élections législatives de 2009, ont obtenu près de 7% lors des élections législatives de 2012 – ce qui leur a permis d’entrer au Parlement – et, d’après de nombreux sondages, sont à présent crédités de12-15% des intentions de vote.

Toutefois, la menace fasciste, sous le visage de l’Aube Dorée, couvait dans la société grecque depuis des décennies. Entre son apparition en 1980 et 2012, l’Aube Dorée a été impliquée dans des centaines d’agressions contre des immigrés, des étudiants de gauche, des anarchistes, des intellectuels… Certaines des victimes ont été laissées pour mortes, d’autres garderont des séquelles à vie. Pourtant, tant que la force électorale des fascistes restait insignifiante, leur dangerosité était minimisée. En partie parce qu’ils bénéficiaient du soutien de la police et de la justice – ce qui a anéanti beaucoup d’éventuelles poursuites judiciaires. En partie parce qu’ils ont profité d’un accueil bienveillant de la part des médias qui, souhaitant augmenter leur audience, donnaient très souvent la parole aux provocateurs néo-nazis. En partie enfin parce que leurs cibles n’appartenaient pas à part entière au corps des citoyens-comme-il-faut.

L’entrée des néo-nazis au Parlement les ayant tout naturellement renforcés dans leur conviction de mener une mission sociale, soutenue par une partie de la population, depuis juin 2012 l’Aube Dorée est formellement impliquée dans une bonne centaine d’agressions contre des personnes de couleur ou apparemment d’origine étrangère, des gens de gauche, des anarchistes, des syndicalistes, des homosexuels, et des Roma. À celles-ci doivent s’ajouter des centaines d’agressions non déclarées par peur de représailles, par peur de se faire expulser lorsque les victimes n’ont pas de permis de séjour, ou parce que la police refuse en toute illégalité de recevoir la plainte. Parfois, ces agressions sont mortelles, d’autres fois elles laissent des victimes handicapées à vie ou portant des séquelles graves. Parfois, elles sont isolées, parfois elles font partie d’expéditions punitives dans des quartiers habités par des immigrés où les commerces saccagés, les agressions et les humiliations visent aussi bien les immigrés que les Grecs qui oseraient les défendre. L’image des bandes d’individus musclés et habillés en noir arpentant les rues, passant à tabac des passants ordinaires ou des usagers de moyens de transport publics, et menaçant les employeurs pour qu’ils licencient leurs salariés immigrés et embauchent à la place des Grecs, fait désormais partie du paysage quotidien de la Grèce. La peur ainsi répandue est renforcée par la diffusion de l’information sur l’existence de nombreux camps d’entraînement paramilitaire qui seraient en train de former les futurs miliciens.

Cette politique d’intimidation se construit sur fond de provocation magistralement mis en spectacle. La diffusion des légendes urbaines sur l’efficacité des fascistes à protéger les petites gens des tracas causés par les immigrés va ainsi de pair avec des coups médiatiques autour de la distribution de vivres ou des dons de sang réservés aux Grecs. Et les agressions anti-immigrés impliquant aussi des députés fascistes s’accompagnent des propos délibérément choquants, comme ceux tenus par la députée fasciste qui représente la Grèce au sein du Conseil de l’Europe qualifiant les immigrés de « sous-hommes ». Dans tous les cas, l’Aube Dorée cherche à séduire par son image de seule formation politique audacieuse et efficace dans un pays en déroute. Le message est clair : quand on est au bord de l’abîme, la violence est le seul moyen pour rétablir l’ordre. Le recours à la violence va désormais de pair avec une certaine émancipation de la tutelle étatique. Vivotant longtemps sous l’aile discrètement protectrice du parti conservateur, l’Aube Dorée cherche à présent à affirmer son autonomie dans le champ politique. Pour y parvenir, sans rompre pour autant ses vieilles alliances politiques, elle renforce les tendances d’autonomisation de certaines unités de police par rapport à leur propre hiérarchie. Le gouvernement se trouve ainsi piégé dans son propre jeu d’adoption des politiques et pratiques fascisantes à des fins électoralistes.

Dans un pays où, lors des dernières élections, plus de 50% des policiers ont voté pour l’Aube Dorée, le soutien policier dont bénéficient les fascistes va de la simple tolérance de leurs agissements à la complicité. La répression brutale des manifestants ou la chasse aux immigrés se font alors souvent de manière conjointe. D’autres fois, la police refuse de protéger les citoyens et les renvoie aux services d’ordre de l’Aube Dorée. En tout cas, la police n’arrête jamais les auteurs des agressions racistes ou anti-anarchistes. Et, lors de la première grande manifestation antifasciste, c’étaient les antifascistes qui ont été arrêtés et torturés dans les locaux de la Préfecture. Le gouvernement n’a réagi fermement contre les néo-nazis que lorsque ceux-ci ont commencé à se substituer à la police. Il est clair alors que cette fermeté qui, pour l’instant, ne vise que les députés fascistes reflète des luttes de pouvoir plutôt qu’une mise en cause du fascisme. En même temps, bien évidemment, cette fermeté reflète aussi l’inquiétude du gouvernement face à la hausse de la force électorale de l’Aube Dorée.

C’est dans ce contexte qu’ont commencé à s’organiser les résistances. Les assemblées dans les quartiers, les concerts et les campagnes d’information et de sensibilisation de la société alternent avec les manifestations et les confrontations dans la rue, un peu partout dans le pays. Depuis septembre, il y a eu six grandes manifestations à moto à Athènes et dans d’autres villes et des dizaines d’interventions dans la rue, dans les écoles et ailleurs. Ces deux derniers jours, il y a eu deux grandes manifestations à Crète, contre l’arrivée des députés fascistes sur l’île, et une manifestation à Athènes réunissant plus de 7000 personnes. La nouveauté, par rapport à des actions passées, est que désormais les résistances s’intègrent dans un front antifasciste qui inclut aussi bien les milieux anarchistes-antiautoritaires que ceux de la gauche radicale. L’action, qui se veut massive et organisée à des niveaux multiples, s’oriente d’une part vers l’anti-propagande dans une logique de lutte idéologique et, d’autre part, vers la vigilance constante à l’échelle des quartiers dans une logique de défense du territoire et la protection des antifascistes grâce à la mise en place d’un réseau d’assistance juridique. Parmi les actions décidées par une assemblée générale, c’était la manifestation à moto du 30 septembre au centre d’Athènes. Cette manifestation a traversé les quartiers d’habitation de plusieurs immigrés sous la surveillance serrée de la police. La manifestation a été attaquée par la police ayant comme résultat l’arrestation de 15 personnes, leur torture dans les locaux de la Préfecture d’Athènes, le versement d’une caution de 52.000 euros (pour eux et 4 personnes arrêtées le lendemain lors d’un rassemblement de solidarité devant le palais de justice). Hélas, il y a des craintes, plutôt bien fondées, que ces poursuites ne sont que le début de la répression du mouvement antifasciste.

(à voir aussi https://initiativegrecqueaparis.wordpress.com/2012/11/27/helas-pour-nous-2/)

pour tout contact avec le Réseau : reseau.antifa.grec@gmail.com

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