Crise de l’euro: le cas grec est-il vraiment réglé ? (2/3), par Philippe Légé

http://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-lege/021212/crise-de-leuro-le-cas-grec-est-il-vraiment-regle-23

3352151-4813146

François Hollande déclarait le 17 octobre que « plus tôt nous sortirons de la crise de la zone euro, c’est-à-dire plus rapidement nous réglerons le cas grec, et plus vite nous parviendrons à financer à des taux raisonnables les dettes des pays bien gérés ». Mais ce soi-disant « cas grec » est-il vraiment en passe d’être réglé ? Et à supposer qu’il le soit, cela suffirait-il à régler la crise de l’euro ?

 

Le Président vient de répondre positivement à ces deux questions. Interrogé sur les mauvais chiffres de croissance et de déficits publics publiés par l’OCDE, il a estimé que les décisions du sommet européen du 27 novembre concernant la Grèce allaient avoir une influence décisive : « la résolution de la crise grecque va permettre maintenant de lever tous les doutes sur l’avenir de la zone euro, son intégrité, sa pérennité »[1]. Cette thèse ne résiste pas à l’analyse concrète de la situation.

La Grèce va entrer dans une sixième année de récession. La demande intérieure s’est effondrée : la consommation des ménages diminue continuellement depuis le deuxième trimestre 2011 et le niveau des ventes de détail a baissé de 24% par rapport à son niveau de 2005, ce qui laisse entrevoir l’ampleur de la catastrophe sociale[2]. En outre, malgré une chute des importations de 14,9% en 2011 et de l’ordre de 10% en 2012, la balance courante – qui comptabilise les flux de marchandises et de revenus avec l’extérieur – reste aujourd’hui très déficitaire. En effet, le déficit courant qui représentait 10% du PIB en 2010, sera supérieur à 7% du PIB en 2012. Concernant les comptes publics, les recettes fiscales sont inférieures aux prévisions [3].

Cette situation catastrophique va-t-elle rapidement s’améliorer ? Non, pour deux raisons. La première est politique : la coalition arrivée au pouvoir fin juin n’a pas le début d’une solution alors qu’elle promettait « avec l’aide de Dieu, de tout faire pour sortir le pays de la crise ». Non seulement le Seigneur est aux abonnés absents mais les discussions avec la Troïka n’ont pas permis au gouvernement Samaras de conserver quelque apparence de souveraineté. Le déblocage du prêt de 34 milliards d’euros, qui sera finalement versé le 13 décembre et suivi de 9,7 milliards supplémentaires début 2013, n’est pourtant qu’une péripétie : il ne résout pas les problèmes de fonds, tout en enfonçant un peu plus le pays dans la dépendance et dans la barbarie déflationniste. Selon Der Spiegel, la troïka a exigé les noms et prénoms des 2.000 employés de la fonction publique qui doivent être licenciés d’ici à la fin de l’année. Et si les gains réalisés par les banques centrales nationales et la BCE sur les titres grecs seront rétrocédés au pays, ce sera sur un compte bloqué. Le produit des privatisations grecques sera également versé sur un compte séquestre, comme l’exigeait le Ministre de l’économie allemande, Wolfgang Schäuble.

La troïka est confrontée à une contradiction : en mettant de plus en plus l’Etat grec sous tutelle, elle fragilise la bourgeoisie locale qui apparaît de plus en plus comme sa marionnette. Le 7 novembre, le Parlement grec a adopté un nouveau plan de mesures d’économies budgétaires. Or, cette loi pluriannuelle qui prévoit 18,1 milliards d’euros d’efforts d’ici 2016 a été adoptée avec une très courte majorité de 153 voix sur 300. Cinq mois après son élection, le gouvernement Samaras a donc vu son soutien parlementaire s’effriter. Le budget 2013 a certes été adopté par une majorité plus large de 167 voix sur 300, mais cela reste inférieur aux 179 sièges dont disposait la coalition fin juin. Selon un sondage publié la veille du déblocage du prêt, seulement 10% des grecs interrogés affirmaient que ce dernier pourrait sauver le pays. Les sondages les plus récents imputent tous à Syriza, coalition de la gauche radicale, un score supérieur à celui du parti du Premier ministre. Le Pasok poursuit son écroulement en-dessous de 10% et les néo-nazis progressent encore.

La deuxième raison est que la situation financière de la Grèce est loin d’être stabilisée. Avec la restructuration de la dette détenue par les acteurs privés (annoncée fin juillet 2011, actée en octobre 2011 et mise en œuvre en mars 2012), environ 105 milliards d’euros de créances ont été abandonnées. Mais en raison de la dynamique de la crise et de l’effet dépressif des mesures d’austérité, cela n’a pas empêché la dette publique de continuer à s’accroître. Celle-ci est passée de 129% du PIB en 2009 à environ 170% aujourd’hui. Alors que son déficit représente 6,6% du PIB et qu’il ne parviendra pas avant longtemps à émettre de titres de moyen ou long terme, l’Etat grec est supposé rembourser 53 milliards d’euros aux Etats européens, 74 milliards au FESF, environ 45 milliards à la BCE, 23 milliards au FMI et 62 milliards à des agents privés (essentiellement bancaires).

Cette fiction est en train de se dissiper. Les dettes arrivant à échéance en 2013 représentent plus de 15 milliards d’euros. Pour l’année 2014, elles s’élèvent à 25 milliards d’euros [4]. En acceptant de repousser de 2014 à 2016 l’objectif d’un excédent budgétaire primaire de 4,5% du PIB, et de 2020 à 2022 celui d’une dette publique à 120 % du PIB, Angela Merkel, qui prépare les élections législatives, voulait faire croire encore quelques mois qu’il n’y aurait pas de nouvelle restructuration touchant cette fois-ci les créanciers publics. A l’inverse, si le FMI refusait ce délai supplémentaire, c’était pour obliger les dirigeants européens à admettre un défaut partiel de l’Etat grec. Pour éviter cette annonce explosive, l’Eurogroupe a envisagé le 21 novembre des mesures dont la « complexité dépasse l’entendement », selon le ministre des finances français, Pierre Moscovici.[5] Baisse des taux, allongement des délais, moratoire sur une partie des intérêts, etc. Le point essentiel est que ces mesures, finalement adoptées le 27 novembre, amorcent une deuxième restructuration de la dette grecque. Et cette fois, ce sont les créanciers publics qui vont renoncer à une partie de leurs prétentions initiales.

Par ailleurs, les négociations ont mis au jour un fait nouveau : les divergences des dirigeants ont porté sur le timing et les modalités, mais pas sur le principe d’une restructuration. Les secteurs les plus hostiles à cette dernière ont du faire preuve de pragmatisme. Ainsi le Président de la très orthodoxe banque centrale allemande a-t-il accepté du bout des lèvres le principe d’une décote… jugeant seulement que la mesure était prématurée[6]. Quant à Rainer Brüderle, qui dirige le groupe parlementaire du FDP (alliés libéraux de Mme Merkel), il a déclaré mardi 27 novembre que « ces mesures sont dangereuses car elles créent un précédent. Mais la Grèce est un cas extrêmement spécial »[7]. Toujours le mythe du « cas grec » dont on espère qu’il demeure isolé quand tout indique le contraire…

En résumé : la situation sociale de la Grèce est catastrophique, le déficit courant a peu diminué, la dette publique est bien plus élevée et seuls de nouveaux prêts permettront à l’Etat grec de faire face aux prochaines échéances de remboursement.  Après avoir revu à la baisse le taux d’intérêt de 5% qu’ils avaient eux-mêmes exigé de l’Etat grec, après avoir organisé une restructuration de la dette détenue par les créanciers privés, les dirigeants européens viennent de mettre en place une nouvelle restructuration, mais de la façon la plus lente possible afin de pouvoir exiger la poursuite des politiques d’austérité. Cette logique est absurde. Dans son dernier ouvrage, Michel Aglietta explique que « l’aide à la Grèce doit cesser de prendre la forme de prêts qui ne font qu’accroître l’endettement et enfoncer le pays dans la dépendance sans aucun effet économique positif. Il faut que ce soit des transferts définitifs, dédiés à l’investissement productif, par des fonds structurels européens dont l’usage serait planifié et contrôlé »[8]. Une telle solution est hautement improbable. Mais avant d’en discuter, rappelons que la crise grecque – qui est loin d’être réglée – ne constitue que la partie émergée de la crise de l’euro. Résoudre cette dernière nécessiterait bien plus que la stabilisation de la situation financière de la Grèce.

La situation des pays périphériques

« Les doutes sur l’avenir de la zone euro » sont-ils en passe d’être levés ? La résolution de la crise de l’euro suppose la restructuration des dettes mais aussi la résorption des divergences structurelles entre les Etats. Comme l’explique Michel Husson, depuis la création de l’euro, le coût salarial unitaire varie peu dans les différents pays de la zone, « les salaires réels ont progressé en phase avec la productivité du travail. En revanche, les taux d’inflation très différenciés ont considérablement élargi l’éventail des coûts salariaux unitaires qui définissent la compétitivité-coût de chaque pays »[9]. Avec la monnaie unique, le rattrapage de croissance des pays périphériques s’est accompagné d’une inflation nettement plus forte qui a alimenté les déficits commerciaux et l’endettement. Or, comme le rappelle Aglietta, « c’est l’accroissement de la dette extérieure totale des pays en déficit courant permanent que les non-résidents doivent financer et que les investisseurs privés ne veulent plus financer »[10]. Ce problème n’est pas « grec ». Tous les pays périphériques ont une dette extérieure nette (représentant ce que les agents privés et publics d’un pays empruntent à l’extérieur moins ce qu’ils prêtent à l’extérieur) de l’ordre de 100% du PIB, à l’exception de l’Italie où ce ratio est de seulement 25% du PIB[11].

L’effet des politiques d’austérité sur les recettes fiscales a compromis la réalisation des objectifs que les classes dominantes européennes s’étaient données. La troïka a donc été contrainte d’accorder du temps à l’Espagne, au Portugal et à la Grèce. En outre, dans ces trois pays, la crise économique est désormais liée de façon inextricable à une crise sociale et politique.

EnEspagne, prochain pays candidat à un plan de financement européen, le Trésor a bouclé son programme de financement à moyen et long terme pour 2012. Grâce aux annonces de la BCE concernant le nouveau programme OMT, le taux des dernières émissions d’obligations a été inférieur de 200 points de base à son niveau de juillet. De plus, la baisse de l’activité a légèrement décéléré en octobre. Mais alors que le nombre de chômeurs a officiellement augmenté de 473 000 sur les 12 derniers mois et que le taux de chômage dépasse 25%, la Commission européenne estime que le PIB diminuera en 2013 dans la même proportion qu’en 2012 (-1,4%) et que Madrid n’atteindra pas ses objectifs de réduction du déficit budgétaire. Le déficit public devrait atteindre 8 % du PIB cette année et 6 % en 2013 et 2014. La situation sociale est explosive. Alors qu’entre 2007 et 2011, les foyers espagnols ont réduit leurs dépenses de près de 8 %, le relèvement du taux général de TVA, passé de 18 % à 21% le 1er septembre 2012, a réduit un peu plus la demande intérieure. Les ventes de détail se sont effondrées de 10,9% en septembre. Comme le chômage réduit chaque jour la solvabilité des ménages et que la récession provoque la faillite des entreprises, les créances douteuses détenues par les banques continuent d’augmenter. En septembre 2012, elles représentaient 10,7% du total des crédits, contre 0,72% en 2006.

Au Portugal, où l’économie a subi en 2012 sa plus forte contraction (-3%) depuis les années 1970, la crise ravive la lutte des classes. La Cour constitutionnelle ayant interdit la suppression des treizième et quatorzième mois de salaires des fonctionnaires, le gouvernement Coelho a annoncé le 7 septembre une hausse de 7 points des cotisations sociales salariales et une réduction de 5,75 points des cotisations patronales. Cela a provoqué des mobilisations telles que le Premier ministre, désormais surnommé « le robin des bois des riches », a du reculer. Mais cette victoire des travailleurs portugais n’a pas empêché le Parlement d’adopter le 31 octobre dernier un budget 2013 accentuant encore l’austérité. Or, les mêmes causes auront les mêmes effets.

Si les pays européens périphériques s’enfoncent dans la crise tandis que ceux du centre stagnent, et que la croissance mondiale décélère, on voit mal comment on serait « près, tout près » d’une sortie de crise.

Suite (et fin) dans mon prochain billet

à lire aussi: http://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-lege/291112/crise-de-leuro-pourquoi-hollande-est-il-si-optimiste-13


[1] URL: http://www.lexpress.fr/actualites/1/politique/hollande-la-resolution-de-la-crise-grecque-leve-tous-les-doutes-sur-la-zone-euro_1192461.html

[2] Jacques Sapir, « Grèce: un crime se commet sous nos yeux », billet publié sur le carnet Russeurope le 14/11/2012, URL: http://russeurope.hypotheses.org/490 Sur ce sujet, lire aussi : Charles-André Udry, « Grèce : chambardement socio-politique », URL : http://alencontre.org/europe/grece-chambardement-socio-politique-ii.html

[3] Les recettes déclinent depuis de le début de la crise. En 2011, elles étaient d’environ 88 milliards d’euros, contre près de 95 milliards en 2008. Du fait de la chute de la production, le ratio recettes / PIB a néanmoins très légèrement augmenté.

[4] Source : Céline Antonin, « Fiche pays. La tragédie grecque se poursuit », URL : http://www.ofce.sciences-po.fr/pdf/documents/prev/prev1012/fp11.pdf

[5] Source : http://lemonde.fr/economie/article/2012/11/21/la-zone-euro-echoue-a-trouver-un-accord-sur-la-grece_1793479_3234.html

[6]Concernant les déclarations de Jens Weidmann, lire :http://www.huffingtonpost.com/huff-wires/20121116/eu-germany-financial-crisis/?utm_hp_ref=business&ir=business

[7] Source : http://www.chicagotribune.com/news/sns-rt-us-eurozone-greece-germanybre8aq0j3-20121127,0,7101990.story

[8] Michel Aglietta (2012), Zone euro. Eclatement ou fédération, Paris : Michalon, p. 71.

[9] Michel Husson, « Economie politique du système euro »,Inprecor, n°585/586, aout-septembre 2012. URL :http://hussonet.free.fr/eceuroinp.pdf

[10] Aglietta, op. cit. p. 80.

[11] Lire à ce sujet le Flash Economie Natixis n°398, URL :http://cib.natixis.com/flushdoc.aspx?id=64309 Pour des précisions techniques sur la différence entre la dette extérieure et la position extérieure d’un pays, lire: http://www.banque-france.fr/fileadmin/user_upload/banque_de_france/archipel/publications/bdf_bm/etudes_bdf_bm/bdf_bm_109_etu_1.pdf

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s