La Russie à la recherche d’une stratégie de croissance, par Jacques Sapir

http://russeurope.hypotheses.org/532

L’économie russe pourrait être sérieusement affectée par la récession qui s’annonce au sein de la zone Euro, mais qui menace aussi dans un certain nombre d’autres pays. D’ores et déjà on voit un certain nombre d’indicateurs commencer à se dégrader. Le ralentissement de l’économie pourrait se confirmer au quatrième trimestre de 2012 comme semblent l’indiquer les résultats de ces derniers mois.

Graphique 1

Source : Comité d’État aux statistiques et Banque Centrale de Russie

Certes, la hausse du revenu moyen se maintient et le chômage est retombé à un niveau très bas. Mais, ceci est, semble-t-il, dû à la hausse des prestations sociales ainsi qu’aux interventions de l’État. Si la situation n’apparaît pas encore comme dangereuse, et si l’ampleur des réserves de la Banque Centrale (522 milliards de dollars) et la faiblesse de la dette publique (11% du PIB) sont des bons points de l’économie russe, il est clair que la dynamique de croissance reste bien trop liée à la croissance des principaux marchés de la Russie, et de l’Europe en particulier.

Graphique 2

Source  Comité d’État aux statistiques et Banque Centrale de Russie

Ceci met en lumière, une nouvelle fois, la dépendance de l’économie russe vis-à-vis des exportations. C’est à dessein que l’on a écrit « exportations » et non « exportations de matières premières ». En effet, le problème ici provient essentiellement de la dépendance du pays par rapport à une demande extérieure. On retrouve ce problème au Japon ou en Allemagne, deux pays dont les profils durant la crise de 2008-2009 ont été identiques, et semblables à celui de la Russie. Mais il est exact que la Russie exporte essentiellement des matières premières et des produits semi-finis comme les métaux. Cette structure de l’économie pose, bien entendu, un problème, pour un pays largement peuplé. On le mesurera avec les deux tableaux suivants.

Tableaux 1 et 2

Structure par produits des exportations et importations russes

Source : Comité d’État aux statistiques

 

Il convient cependant de lire ces tableaux en se souvenant que le prix relatif des minéraux (pétrole et gaz) par rapport aux prix des équipements et machines a fortement augmenté dans la période 2000 – 2010. C’est en particulier vrai pour le pétrole, dont le prix sur le marché international a augmenté de près de 2,5 fois dans la période. La Russie mise donc sur la diversification et la modernisation de son économie pour résoudre en partie ce problème. Ce n’est pas une nouveauté. Néanmoins, cette priorité a été répétée tant par des personnalités éminentes. Ceci invite à s’interroger sur ce que pourrait être une stratégie cohérente de développement pour les dix années qui viennent.

(i)    Du bon usage des matières premières.

De manière symptomatique, une question fréquemment posée est de savoir si le pire pour la Russie était des prix mondiaux des matières premières faibles ou élevés. Certains experts réunis soutiennent que des prix élevés des matières premières bloquent le processus de modernisation et de diversification de la Russie. Il est exact que des revenus très importants issus des matières premières peuvent créer un sentiment d’euphorie économique qui n’est pas favorable à des réformes de structure. Cependant, on ne peut nier qu’il est de l’intérêt de la Russie que les prix restent élevés ne serait-ce que pour pouvoir financer ces dites réformes.

Par ailleurs il a été souligné que les activités extractrices pouvaient favoriser la modernisation et la diversification de l’économie. C’est absolument exact, et c’est un fait souvent ignoré des profanes. En effet, ces activités font de plus en plus usage de techniques avancées voire très avancées, qu’il s’agisse du processus d’extraction ou de recherche de nouvelles sources. Les effets induits de ces activités sur le reste de l’industrie sont potentiellement loin d’être négligeables. Ils peuvent conduire à la mise en place de filières modernisatrices dans le tissu industriel russe, en particulier en ce qui concerne les compresseurs, les robots, l’électronique de télécommande, etc… Cela implique cependant l’entrée en Russie d’entreprises étrangères qui maîtrisent ces techniques (soit sous la forme d’investissements directs soit sous celle de cession de licences). De même, la disponibilité de ressources importantes, incluant l’agriculture, peut être la base du développement d’industries de transformation, qui elles-mêmes seront très sophistiquées. L’agriculture ne sera plus, et ce dès un proche avenir, productrice uniquement de produits alimentaires. Les biotechnologies et les biomatériaux utiliseront de plus en plus la matière première en provenance de l’agriculture.

Cela implique le renforcement des activités agricoles, et le développement d’une chaîne complète de transformation, incluant la biochimie et le développement des biomatériaux. Ici aussi, l’entrée de firmes étrangères est largement souhaitée.

(ii)  L’impact de la réorganisation du secteur pétrolier.

C’est dans ce contexte qu’il faut analyse la consolidation qui est en train de se produire au sein non seulement du secteur pétrolier mais aussi du secteur gazier.

L’accord entre ROSNEFT, société contrôlée par l’État, et BP pour le rachat des parts de BP dans la société TNK-BP est à cet égard symptomatique. Cet accord à plusieurs conséquences : il fait de ROSNEFT l’une des toutes premières compagnies pétrolières dans le monde avec des réserves prouvées égales à 5% du total mondial ; il confère à ROSNEFT un rôle dominant en Russie et lui donne un quasi-monopole sur les ressources dans l’Arctique russe. Désormais, toute compagnie désireuse d’exploiter ces ressources devra en passer par ROSNEFT. C’est ce qui explique l’empressement d’Exxon-Mobil à passer un tel accord et ce dès 2011. Dans le même temps, BP rachète des actions de ROSNEFT « libres » et a eu la possibilité de réinvestir dans les actions détenues par l’État à hauteur de 5,7%. En conséquence, BP est désormais associée au capital de ROSNEFT à hauteur de 20%, ce qui en fait le premier partenaire privé de l’État russe. Mais on sait que BP est fragilisée financièrement par la catastrophe de 2010 dans le golf du Mexique. Il n’est donc pas dit qu’à terme BP conserve la totalité des actions de ROSNEFT qu’elle possède. Elle pourrait les céder à d’autres sociétés (pourquoi pas chinoises…) voire à l’État russe lui-même s’il lui venait l’idée de renforcer son contrôle sur ROSNEFT.

Mais les aspects « cachés » de cet accord sont tout aussi importants. ROSNEFT a obtenu l’accès à la technologie de BP. ROSNEFT avait déjà accès à la technologie d’Exxon-Mobil par l’accord de 2011. Ces deux accord combinés aboutissent à transférer à ROSNEFT des capacités techniques de premier ordre tant dans l’exploitation du pétrole « conventionnel » et du gaz associé (qui est pour l’instant largement perdu en Russie) que dans l’exploitation du gaz et de l’huile de schistes par des méthodes peu ou même non-polluantes. ROSNEFT devient ainsi la première société russe à disposer de ces capacités, et deviendra à relativement court terme un acteur majeur dans le secteur du gaz où elle sera le principal concurrent de GAZPROM. Le développement technologique correspond exactement à ce que décrivent les autorités russes. Il a de plus l’intérêt de déstabiliser GAZPROM, dont la qualité de gestion interne est très déficiente et qui fait mauvaise figure face à ROSNEFT qui, elle, est bien gérée. GAZPROM apparaît comme indirectement le grand perdant de cet accord. Mais, avec GAZPROM c’est toute l’équipe du Premier ministre Dmitry Medvedev qui est affaiblie.

Dans le même temps, le contrôle ainsi acquis sur TNK-BP va permettre aux autorités russes de mettre fin à l’un des scandales restant dans l’industrie pétrolière. La direction de TNK-BP utilisait environ 70% des profits de la société en dividendes. Les investissements représentaient moins d’un cinquième des dividendes. Si ce rachat a eu pour conséquence le paiement d’une somme importante à M. Veckselberg, cette somme (22 Milliards de dollars) ne représente qu’un peu plus de trois ans de dividendes de la société. L’État russe a ainsi récupéré une des principales sources de financement qui lui échappait encore et va pouvoir à terme augmenter les investissements dans l’industrie pétrolière.

Enfin, les autorités britanniques ayant accepté l’accord, on les voit mal relancer la question des actifs de YOUKOS qui avaient été rachetés par ROSNEFT en 2004-2005.

L’accord entre ROSNEFT et BP constitue donc un pas très important dans la restructuration et la consolidation de l’industrie du gaz et du pétrole, qui peut être le début d’une modernisation massive de ce secteur. Il marque aussi un changement important dans le rapport des forces entre GAZPROM et ROSNEFT, et il fait de ROSNEFT l’un des tout premiers acteurs mondiaux en lui donnant un accès aux réserves et à la technologie nécessaire pour les exploiter.

(iii) Attirer plus d’investissements directs étrangers (IDE).

La question des Investissements Directs Étrangers (IDE) est donc posée, et la volonté des autorités de renforcer le flux actuel ne fait aucun doute. Mais, ceci pose plusieurs problèmes dont la sécurité des investissements et la protection légale des actionnaires, le développement des infrastructures en particulier si ces investissements directs doivent se déployer sur des parties peu développées du territoire enfin la stabilité et la prévisibilité des impôts et des prix des produits relevant de l’administration (énergie, eau, chauffage). Aujourd’hui, la structure des IDE est la suivante :

Tableau 3

Source : Comité d’État aux statistiques

Il convient de remarquer le poids relativement important de Chypre et des Îles Vierges. On peut penser que les capitaux qui entrent en Russie en provenance des ces pays sont des capitaux qui étaient sortis, il y a quelques années, et qui profitent des opportunités d’investissement qui s’offrent à eux. L’effort de ces dernières années de la part des autorités commence à lentement porter ses fruits. Le développement de l’industrie automobile et de la filière automobile est largement le fait d’Investissements Directs Étrangers (Renault, mais aussi Ford-Allemagne, Volkswagen…). Une partie de la modernisation et de la diversification de l’industrie russe est portée par ces investissements étrangers.

(iv) Développer les investissements russes en Russie elle-même.

Les conditions d’une bonne réception des IDE dépendent néanmoins du flux des investissements en Russie elle-même. De ce point de vue il est clair qu’il existe une synergie entre les investissements internes et les IDE, tout comme il existe une forte complémentarité entre les investissements publics et les investissements privés. Les autorités ont clairement fait comprendre qu’elles cherchaient à favoriser les investissements privés russes en Russie. Plusieurs types de projets ont été présentés, comme une défiscalisation pour des investissements réalisés dans des entreprises directement issues de la recherche (développement des technoparcs  et des  incubateurs), des aides pour des investissements dans différentes branches considérées comme prioritaires, et enfin le développement du partenariat public-privé.

L’objectif est d’encourager l’investissement privé russe et de favoriser le rapatriement en Russie des investissements russes aujourd’hui faits à l’étranger.

(v)  La nécessité d’améliorer le cadre institutionnel.

Ceci conduit au problème de l’amélioration du cadre institutionnel en Russie. Le problème a été souligné par les différentes autorités rencontrées ces quatre jours, mais avec des inflexions significatives. Les personnes proches du gouvernement, et certains experts russes insistent beaucoup sur l’idée que la Russie n’aurait pas aujourd’hui d’institutions et que ces dernières sont largement à créer. Les personnes proche du Président, d’autres experts russes et des experts étrangers insistent en fait sur le processus d’amélioration des institutions actuelles, et surtout de l’amélioration de leurs moyens de mise en œuvre, point sur lequel tout le monde convient que sans eux la meilleure des institutions du monde ne saurait fonctionner.

Les principales voies d’amélioration qui ont été évoquées ont été une simplification du cadre administratif, une meilleure protection réelle des droits de propriété, et la lutte contre la corruption. Celle-ci est largement le produit de la complexité du cadre institutionnel actuel qui n’offre que trop d’occasions à des fonctionnaires corrompus de lever leur rente. La mise en œuvre des différentes mesures qui semblent importantes pour tous sera par nature un processus complexe. Il est clair à cet égard que l’on ne peut attendre qu’un cadre institutionnel « parfait » soit mis en place pour développer l’investissement. L’amélioration de l’efficacité économique est tout autant le résultat de la croissance que l’une de ses pré-conditions. Ceci explique le retour en force des idées de planification stratégique.

(vi) Un intérêt poussé pour l’expérience française des années 1950-1970.

Un des aspects les plus intéressants des débats actuels en Russie est l’importance particulière accordée au thème de la planification stratégique et principalement à l’expérience française en ce domaine jusqu’au années 1990, via le Commissariat Général au Plan. Très clairement la complexité du processus de mise en œuvre d’une politique économique visant à faire structurellement pivoter l’économie russe vers un modèle plus entrepreneurial implique une centralisation des principales orientations. La multiplicité actuelle des centres de décision en matière de politique économique est bien souvent dénoncée comme l’une des principales sources d’inefficacité actuelle de l’économie.

Dans ce cadre, la possibilité de concentrer une réflexion stratégique et la définition de certaines priorités dans un comité à la planification stratégique a été ouvertement discutée. Elle a, naturellement, l’appui des économistes qui travaillent sur le développement des territoires de la Fédération de Russie. La création d’un tel comité pourrait survenir d’ici au printemps 2013. Il est probable qu’il serait rattaché à la Présidence, car le travail de l’équipe présidentielle a été défini comme « stratégique » par opposition aux tâches du gouvernement qui sont elles plus concernées par la gestion au jour le jour des problèmes courants.

(vii)        Une perte relative d’influence des « libéraux ».

Dans ce cadre, il est clair que l’on assiste actuellement à une relative perte d’influence des « libéraux », et en particulier des personnes entourant le Premier ministre, M. Medvedev. Cette perte d’influence se fait dans un cadre particulier où tous les acteurs se réclament, à un titre ou à un autre, du « libéralisme ». Ceci doit être compris comme une réaction au modèle soviétique de développement mais n’implique pas nécessairement une adhésion au néo-libéralisme, qu’il soit économique ou politique, tel qu’il est habituellement défini dans les pays occidentaux.

Cette perte d’influence a été constatée par la montée en puissance de S. Glazyev (conseiller du Président à l’intégration eurasiatique et délégué présidentiel au conseil national des banques de Russie). De même, on peut constater la montée dans l’entourage du Président de partisans d’un rôle clairement interventionniste de l’État. Vladimir Poutine l’a d’ailleurs rappelé à de nombreuses reprises. Il a décrit l’économie de la Russie comme un « capitalisme d’État » (goskapitalizm) mais un capitalisme d’État par défaut et en raison du manque de vitalité du secteur privé plus enclin à prendre des rentes de court terme que de développer le pays. S’il a clairement exprimé la volonté de réduire à terme le périmètre d’intervention de l’État, il a aussi montré un intérêt très vif pour une meilleure coordination, qui implique, bien entendu, la notion de plan stratégique.

 

La Russie apparaît bien aujourd’hui à la recherche d’une véritable stratégie de croissance. Si elle s’est déjà dotée de  mesures relativement efficaces, ces dernières nécessitent une mise en cohérence. Pour franchir ce pas, le pays doit tourner le dos à l’idéologie néo-libérale et ne pas hésiter à utiliser les méthodes qui firent le succès de pays comme l’Italie ou la France dans les années cinquante et soixante.

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