Mes jeunes camarades sur les traces douloureuses de la bête, par Margarita Yerali

Le texte a été écrit suite aux arrestations des militant-e-s antifascistes le 30 septembre 2012. Les arrêté-e-s ont dénoncé et porté plainte pour tortures, violences physiques et psychologiques infligées par des agents de police se revendiquant du parti néonazi, alors qu’ils étaient en garde à vue dans les locaux de la Sûreté Générale à Athènes (GADA). Margarita, fut arrêtée par la dictature des colonels en 1968, alors qu’elle était jeune étudiante et militante de l’organisation de gauche Rigas Feraios. Elle a été torturée et emprisonnée jusqu’en août 1973 et arrêtée de nouveau en février 1974. Son texte constitue un des rares exemples de « parole pleine » instaurant le lien entre le passé et le présent, entre les politiques répressives, le corps individuel et le psychisme humain, entre les tortionnaires de jadis et ceux d’aujourd’hui.  Mais ce texte établit avant tout un autre lien qui dépasse les frontières et les générations : celui qui nous unit tous et toutes dans une chaine inébranlable, celle de la vie et de la souffrance, celle du combat et de la résistance.

Gravaritis, Malios, Smailis, Karapanayiotis, Mpampalis, Kouvas, Theofilogiannakos, Lambrou, Kalivas, Ganos, Karamitsos, Tetradakos, Tseligkas, Lepeniotis, Diplas, Stamatopoulos.

Combien de citoyens de ce pays connaissent l’activité principale de ces personnes, ou au moins de quelques-unes d’entre elles ? Non, je n’en demande pas plus, je sais que ce serait trop. Figure-toi, je ne mentionne que les plus connus, les plus réputés du panthéon des mécanismes de torture de la junte des colonels.

On nous dit souvent : les peuples qui n’ont pas de mémoire n’ont pas d’avenir. Mais la mémoire se construit à partir de disparitions sélectives, d’altérations et de mythes. Le passé prend la forme que lui imposent les idées dominantes. Les peuples sont enfermés dans la condition du présent. Cet enfermement dans le temps et l’espace trouve son appui et favorise la reproduction des mécanismes dominants du pouvoir qui sapent tout ce qui s’écarte de la logique officielle.

L’image continue et incessante du présent, c’est-à-dire la normalité de l’état grec, est une image qui contient des corps souffrants. Sanglante, elle porte son empreinte sur les corps individuels et, à partir d’eux, lance son pouvoir comme un javelot sur le corps social, sur la conscience sociale, sur la fonctionnalité psychique.

Si pour autant, durant la dictature, l’image sanglante des tortures, mise au premier plan, constituait le seul et unique moyen déployé lors des interrogatoires pour l’obtention des informations permettant l’arrestation d’autres résistants, une question se pose : pourquoi au jour d’aujourd’hui les corps des antiracistes et des manifestants sont-ils torturés, mis à nu, maltraités et humiliés ?

Le langage des tortionnaires est toujours sincère à en dégouter, déshumanisé au sens du non-langage, c’est-à-dire du langage dépouillé de sa dimension symbolique.

« Vous allez mourir comme vos grands-pères à Grammos »[1]. Qu’est-ce que cette image montre-t-elle ? Le noir absolu des ténèbres, le noir non médiatisé de l’immobilité et de la mort, ce noir qui a besoin et appelle le rouge du sang, pour exister par le biais des corps massacrés des autres, qui sont nommés et injuriés. Cette image porte et doit porter aussi la présence grise de la peur. Elle doit dés-historiciser, dépolitiser, désocialiser, dissoudre tout espace public ou intérieur, où pourrait se réfugier l’humanisme, la tendresse, la vie et la pensée.

Elle doit construire la caricature du regard vide qui ne voit pas, de l’oreille qui n’entend pas, du toucher qui ne sent pas.

Elle doit fabriquer une foule qui a peur, dont la présence est, en dernière instance, une absence, à travers le seul maitre existant : la panique sournoise.

Les personnes en uniformes gris doivent être mises à disposition sans réserve ni scrupules en tant qu’instruments de tout type de tentative de répression. La propagande grise doit détourner tout événement à son profit et surtout coordonner le discours intimidant portant sur toutes les catastrophes à venir, au cas où certains osent lever la tête. Et l’« l’État dans l’État », habillé en force « politique » noire d’assaut, fait virevolter la peste nazie au seuil des maisons, dans les rues, dans le Parlement.

Tout est noué dans une alliance qui paraît invincible, qui exhale et transpire l’odeur intense de la puissance, de la force de fer. Ici, il n’y a pas de doute, les tortures du corps individuel doivent orner le devant de la scène. Parce que l’odeur du sang est l’anesthésiant le plus puissant de la pensée, parce que l’image du corps humilié est le noyau dur de la peur, de cette peur qui nous contient tous, torturés et tortionnaires, qui évoque le désespoir de l’impuissance que nous avons tous éprouvé à un moment de notre vie.

J’avais 20 ans quand j’ai rencontré pour la première fois cet océan de douleur, quand j’ai vu le visage de la bête vorace. Je l’ai rencontré de nouveau, il y a quelques jours, à la Sûreté Générale (GADA). Je sais que je vais le revoir bientôt. J’en suis sûre. Plus les tortionnaires ont peur, plus ces rencontres vont se multiplier. L’image évoquée auparavant oblige.

Mes chers jeunes camarades sur les traces douloureuses de la bête, nous sommes tous liés dans la chaine humaine indestructible de la douleur et de la vie.

On contre-attaque avec les souvenirs de ces chansons que l’on chantait, lorsque, encore enfants, on voulait traverser des lieux sombres qui nous faisaient peur, avec les souvenirs des chants de lutte, car nos grands-parents ne meurent pas. Et c’est ainsi, avec nos chansons à nous, peut-être plus que d’autres, que nous pouvons briser la toile grise de la peur, ne plus avoir le vide dans le regard. Nous, qui avons vu le visage de la bête, plus que d’autres, nous allons combattre la stratégie de la tension que l’État grec met en œuvre avec tant de soin.

Ceci nécessite un combat continu, un combat qui va marquer notre vie et qui demande de l’endurance, de la loyauté et de la solidarité. Après tout, « même la douleur, elle est à nous » comme le disait grand-mère Loxandre[2].

Paru le 14 Octobre 2012 dans le journal Epohi, traduit par Elsa P., lu et corrigé par Elodie A. et Marion B.


[1] Montagne située au nord-ouest de la Grèce où s’est déroulée la dernière et la plus dure séquence de la guerre civile grecque. La bataille a fini par la défaite définitive de l’Armée Démocratique, vaincue par l’Armée Nationale.

[2] Loxandre, roman de Maria Iordanidou (petite-fille de Loxandre). Loxandre est une femme qui a vécu à Istambul (Constantinople) lors du XIXe siècle. Pléthorique et soigneuse, débordante d’amour, de franc parler et de sagesse populaire, Loxandre représente le prototype de bonté et d’endurance dans l’imaginaire grec.

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