Banques: «Nous avons perdu trois ans et il y a des Dexia partout», par Ludovic Lamant

http://www.mediapart.fr/journal/economie/241011/banques-nous-avons-perdu-trois-ans-et-il-y-des-dexia-partout

25 OCTOBRE 2011 | PAR LUDOVIC LAMANT

En attendant le deuxième acte, mercredi soir, d’un Conseil européen décisif pour l’avenir de l’euro,  Shahin Vallée, chercheur associé pour le centre d’études Bruegel, à Bruxelles, et économiste à BNP Paribas, revient sur les avancées, fragiles, de la journée de dimanche. Il s’inquiète du manque de crédibilité d’Etats qui semblent avoir démissionné, dans leurs négociations face aux banques, et met en garde contre la crise de légitimité qui menace l’Europe.

Un «accord est proche» sur la recapitalisation des banques, ont affirmé les chefs d’Etat européens dimanche. Elles devront trouver plus de 100 milliards d’euros. Qu’en pensez-vous?

C’est la fourchette basse de ce à quoi nous nous attendions. Mais j’ai une inquiétude plus profonde sur le diagnostic. Le vrai problème des banques n’est pas tant leur exposition aux dettes souveraines. Ce n’est qu’un catalyseur. Ce n’est pas le risque majeur.

On l’a vu avec Dexia: si l’exposition aux dettes souveraines a accéléré les choses, Dexia est tombée à cause d’un bilan de 100 milliards d’euros de titres toxiques – des crédits immobiliers, des produits structurés, etc. On connaît ce bilan pourri depuis 2007, et l’on n’a rien fait. Dexia avait, jusqu’au moment de sa faillite, un «ratio de Tier 1 capital» (l’un des taux censés mesurer la solidité d’une banque en fonds propres – ndlr) supérieur à 10%.

Sauf que l’on présente Dexia comme un cas particulier de très mauvaise gestion.

Peut-être, mais il y a des Dexia partout en Europe, de tailles différentes – en Espagne, en Allemagne. Quelques Dexia ont d’ailleurs déjà implosé en Allemagne, comme Hypo Real Estate (en faillite en 2008 – ndlr). Le gros problème des banques européennes, c’est leur niveau d’endettement. Elles ont une base de fonds propres (leur matelas en cas de coup dur – ndlr) relativement faible, par rapport à leurs engagements. Les banques européennes, malgré ce que l’on pense souvent, financent bien plus l’économie réelle que les banques américaines. Aux Etats-Unis, le financement est très largement “des-intermédié” (l’entreprise se finance par exemple directement sur les marchés, plutôt qu’au guichet d’une banque – ndlr). Les solutions qui sont en train d’être mises en place ne tiennent pas compte de cette spécificité.

On se dirige vers un renforcement des fonds propres, avec un taux de référence qui pourrait être relevé à 9% dès la mi-2012. C’est une mesure de bon sens?

Forcer tout le monde à avoir 9% de ratio, cela fera que des banques seront sur-capitalisées, et d’autres sous-capitalisées. Cela réduira le capital disponible pour celles qui en ont vraiment besoin. On appelle cela des effets d’anti-sélection: les bonnes banques vont pouvoir lever du capital privé, et les mauvaises banques n’y parviendront pas. Elles seront obligées d’aller voir l’Etat, qui devra injecter davantage de capital que prévu. Je suis favorable à une approche plus chirurgicale. Un système financier est aussi solide que son maillon le plus faible. Ce sont les maillons faibles qu’il faut identifier et renforcer.

«Une démission du secteur public face aux banques»

Comment faire, pour recapitaliser les banques? Dans un entretien à Mediapart, Thomas Philippon proposait une solution contestée: l’Etat ne prendrait pas de droits de vote, pour décider de la conduite de la banque, mais obtiendrait des options qui lui assureraient, plus tard, d’éventuels dividendes. Qu’en pensez-vous?

Je suis d’accord avec lui lorsqu’il rappelle que les pouvoirs publics ont incité les banques, en 2010, à ne pas se débarrasser de leur exposition aux dettes souveraines. Les banques françaises ont obéi a ces injonctions, quand les banques allemandes, elles, n’ont pas joué le jeu, se dépêchant de liquider leur exposition aux dettes grecque et italienne. Aujourd’hui, cette différence pèse lourd.

Cela étant dit, je suis en net désaccord sur un autre point. Nous ne pouvons pas nous permettre de prendre le risque que tous les gouvernements européens ont pris en 2008-2009, lors du premier sauvetage des banques. Les Etats avaient alors fourni une assurance aux systèmes bancaires européens, en se portant garants, sans inciter les banques à organiser un renforcement de leurs bilans. Nous avons perdu trois ans dans la restructuration et le renforcement du système bancaire européen. Les distributions de dividendes et de bonus importantes entre 2008 et 2011 auraient pourtant fourni une contribution importante aux besoins de recapitalisation actuels.

Sur la restructuration de la crise grecque, on s’achemine vers une participation du secteur privé, à hauteur de 50 à 60%. Les banques, logiquement, râlent…

Malgré ce que les banques disent publiquement, elles sont toutes disposées à faire plus. Elles auront toutes provisionné leurs expositions à la dette publique grecque à hauteur de 50% d’ici la fin de l’année. Par contre, ce qui dérange le système financier, c’est qu’il y a eu un engagement de pris, le 21 juillet, et que les chefs d’Etat de la zone euro reviennent dessus trois mois après. En termes de crédibilité, c’est désastreux.

Ce qui m’inquiète beaucoup, dans l’échéance immédiate, c’est que le secteur public n’a rien fait. En juillet, il s’est contenté de demander une solution au secteur privé… C’est aberrant de voir à quel point le secteur public a démissionné, et laissé le secteur privé piloter tout le processus. Et cette fois encore, le processus de négociation et de décision est chaotique. Le FMI ne joue pas cartes sur table, les Européens changent d’avis après que le dernier a parlé, et nous perdons un temps précieux. Ces questions sont complexes, et il s’agit sans doute d’un manque d’expertise, mais aussi clairement de courage politique.

Et aussi d’un intense lobbying, côté financier?

On parle très souvent de capture du système politique par le système financier et par les banques en particulier. C’est un thème important du mouvement Occupy Wall Street par exemple. En Europe, les Etats entretiennent partout des relations incestueuses avec leurs systèmes bancaires. En France, à travers la double logique de la Noblesse d’Etat (Pierre Bourdieu) et celle de la raison d’Etat. En Allemagne avec les Landesbanken (des banques régionales – ndlr), en Espagne avec les cajas qui sont des banques mutualistes et régionales.

Ce que j’ai pu observer à travers la crise européenne, et dans le cadre des négociations sur la restructuration grecque, n’est pas une confrontation entre intérêts financiers et intérêts publics, mais plutôt une relative démission du secteur public laissant au secteur privé la tâche de proposer les solutions.

«La gauche française reste paralysée sur l’Europe»

Le conseil européen a également relancé le chantier de la «gouvernance» de la zone euro. Que pensez-vous des appels à un fédéralisme budgétaire?

Il y a deux formes de fédéralisme. Soit centralisé: on donne un vrai budget à l’Europe, qui détiendrait alors le pouvoir de taxer. Par exemple en relevant la TVA, ou en mettant en place une taxe carbone aux frontières, ou une taxe sur les transactions financières. Mais c’est une solution politiquement compliquée. Soit via une infrastructure plus décentralisée reposant sur les Etats membres: on renforcerait par exemple le Parlement européen et/ou les parlements nationaux dans leur rôle de coordination des budgets nationaux.

Mais à chaque fois, on bute sur des questions de légitimité démocratique.

Oui. Et c’est la difficulté de l’arbitrage qu’il va falloir trouver, entre la nécessité d’agir vite, pour répondre à la crise, et l’obligation d’être légitime, pour être durable. Le pire que l’on puisse faire serait de prendre des décisions à la hâte, sans s’assurer de l’avis des citoyens.

C’est comme cela que l’Europe avance, dit-on…

Certes, et cela donne 2005 (le «non» au Traité constitutionnel européen – ndlr). La crise aujourd’hui est une crise de légitimité démocratique pour l’Europe. Si l’on se dépêche de trouver des solutions techniques, sans faire les efforts pour obtenir la légitimité de tout cela, on se retrouve dans dix ans avec une crise politique d’une ampleur inédite, et en France, avec un FN à 40%. Les Allemands, eux, l’ont bien senti. Regardez ce qu’a dit la Cour constitutionnelle de Karlsruhe en 2009: elle avait refusé que l’Allemagne cède des prérogatives considérées comme régaliennes, à Bruxelles, car l’Union européenne ne remplissait pas tous les gages démocratiques. On décrit les Allemands comme anti-européens, c’est faux. En réalité, ils demandent une Europe à la légitimité démocratique forte. Mais ils sont seuls.

Le terrain est d’autant plus miné que la campagne présidentielle commence, en France.

J’ai tendance à croire que Nicolas Sarkozy peut gagner l’élection là-dessus: en se montrant dur sur la recapitalisation des banques, en promettant la fin des bonus et des dividendes, et le retour de l’Etat. Il pourrait même doubler le PS sur sa gauche, sur ces questions. L’autre porte de sortie, pour lui, serait d’apparaître comme l’homme de la situation, face à la crise.

La gauche française reste paralysée, et ne veut pas ré-ouvrir le débat européen de 2005 qui a laissé de profondes séquelles. Les résultats solides de la gauche du Parti socialiste – je pense à Jean-Luc Mélenchon ou Arnaud Montebourg – rendent ce débat européen au sein de la gauche française à la fois nécessaire et potentiellement explosif. En Allemagne, le débat s’est ouvert cet été, et sera mûr pour le scrutin de 2013. Mais le temps français est beaucoup plus compliqué. L’élection est très proche.

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