La Grèce, berceau d’une nouvelle Europe, par Giorgio Agamben

http://www.liberation.fr/monde/2012/06/11/la-grece-berceau-d-une-nouvelle-europe_825486

Ce n’est pas un hasard si le sort de l’Europe se joue en Grèce, dans le pays où est née la démocratie occidentale. L’usage constant de la crise comme paradigme de gouvernement, en réduisant toute décision politique à une question d’urgence économique, empêche de voir le véritable enjeu des élections grecques. Celles-ci représentent, non seulement pour les Grecs, mais aussi pour tous ceux qui croient en l’Europe, une occasion précieuse de repenser un modèle d’union qui n’a plus aucune consistance politique réelle.

Si, à la faveur des prochaines élections, la Grèce parvient à venir à bout de ce modèle, il est possible que s’enclenche aussi dans d’autres pays – en Italie, en Espagne, au Portugal, en France – un processus qui pourrait conduire à repenser un projet qui montre toujours plus son insuffisance. D’abord sur le plan constitutionnel : il est temps de dire publiquement que la prétendue constitution européenne est illégitime, dans la mesure où le texte portant ce nom soit n’a pas été soumis au suffrage populaire, soit – quand il l’a été comme en France – a été rejeté. Du point de vue juridique, ce document n’est pas une constitution, mais le contraire d’une constitution, c’est-à-dire un accord entre gouvernements. Pas besoin d’être juriste pour savoir qu’il ne saurait y avoir de constitution sans pouvoir constituant et que, du point de vue constitutionnel, l’Europe est un fantoche privé de réalité politique. Ce qui fait que l’unité économique n’est qu’une fiction dissimulant des intérêts particuliers.

L’Europe, objectera-t-on, a été conçue dès le début comme une réalité économique et non une unité politique. Chacun peut voir à quoi se réduit cette réalité économique : à imposer à la majorité la plus pauvre les intérêts de la minorité la plus riche, lesquels coïncident souvent avec ceux d’une seule nation, que l’histoire récente devrait déconseiller de tenir pour exemplaire. Mais même s’il n’en était pas ainsi, dans la situation actuelle, une unité économique sans unité politique équivaut à devoir subir sans défense les effets les plus dévastateurs de la globalisation.

L’idée d’un pouvoir constituant européen est un spectre que nul n’ose aujourd’hui évoquer. Pourtant, seul un tel pouvoir constituant pourrait rendre vie et réalité aux institutions européennes. Or c’est en Grèce qu’un tel pouvoir constituant européen commence peut-être à se donner une expression politique.

Aujourd’hui, la Grèce est, une nouvelle fois, comme au début de l’histoire européenne, le lieu des choix décisifs. Car c’est bien là que le capitalisme financier pourrait être démasqué une fois pour toutes et qu’une véritable constitution européenne pourrait commencer à trouver sa forme.

Traduit de l’italien par Joël Gayraud.

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