A Athènes, les néonazis s’enracinent

http://www.liberation.fr/monde/2012/06/10/a-athenes-les-neonazis-s-enracinent_825127

GRAND ANGLE Forts de leur percée aux législatives de mai, les fascistes d’Aube dorée font la loi dans certains quartiers de la capitale. Débordées par la crise, les autorités locales ont lâché prise. Reportage en centre-ville.

Par MARIA MALAGARDIS Envoyée spéciale à Athènes

L’homme a jailli de l’ombre, sans prévenir. Un grand type, maigre, tendu comme un fauve, qui surgit soudain devant Georges et ses amis.«Allez ouste, maintenant vous dégagez !»lance-t-il. Nous sommes à Athènes, en plein centre-ville. Plus exactement place de l’Attique, dans cette partie du cœur de la capitale grecque qui tombe en déliquescence.

Il n’y a pas si longtemps, c’était un coin familial, un quartier de petits employés et de retraités. Quand il faisait trop chaud, les soirs d’été, la place s’animait jusqu’à des heures tardives dans la nuit. Assis sur les bancs, les adultes devisaient tranquillement, indifférents aux cris des enfants qui improvisaient un krifto («un cache-cache») ou unkinigito («une course-poursuite»).

«Toi, tu pues le gauchiste»

Désormais, il n’y a plus d’enfants, les bancs sont déserts, les murs tagués, et un autre genre de course-poursuite s’est imposé dans le secteur. Bienvenue dans une capitale du sud de l’Europe dévorée par la crise, et dont certains quartiers échappent de fait au contrôle de la mairie ou de la police. Car ici, tout autour de la place de l’Attique, c’est l’extrême droite néonazie de l’Aube dorée qui fait la loi. On n’y veut plus de «nègres» ou de «basanés», et on n’aime pas les gens trop curieux.

L’homme qui a bondi avait sûrement remarqué que Georges et ses compagnons s’étaient arrêtés longuement dans l’artère adjacente, au 52 de la rue Aristomenous, devant l’immeuble dont l’entresol n’est plus qu’un trou béant, auréolé de traces noires. Cette petite salle au niveau du trottoir servait de lieu de prières aux immigrés musulmans du quartier. En 2010, ils l’ont saccagée, incendiée. «Ils» ? Il n’y a eu ni interpellation ni procès. Pourtant le crime est signé, juste au-dessus de la fenêtre brisée, par une inscription : «AUBE DORÉE». Ce ne sont pas les voisins qui auraient porté plainte. Pour s’en convaincre, il suffit de lever les yeux vers le ciel : que de drapeaux aux couleurs de la Grèce aux balcons ! Voilà une pratique récente qu’on n’avait pas l’habitude de voir dans la capitale…

«Toi, tu pues le gauchiste, ça se voit», lance le grand type à Georges. Ce dernier décide prudemment de battre en retraite sans discuter. Look décontracté, ce cinéaste sexagénaire a déjà été confronté à ce type d’incidents dans un passé récent, il sait bien que les passants ont«trop peur pour intervenir». Georges Karras qui habite le quartier depuis 1965, prend soin de contourner certains lieux : «La place d’Agios-Pandeleimon, c’est encore bien pire. J’évite de la traverser»,explique-t-il.

A quelques pâtés d’immeubles de la place de l’Attique, la grande église orthodoxe d’Agios-Panteleimon («le saint qui offre la charité à tous») a donné son nom au district. Mais pour tous les Grecs, Agios Panteleimon est surtout devenu le symbole de l’essor inattendu des néonazis dans le pays. C’est en effet à partir de ce quartier populaire, et plus précisément de cette place, qu’un groupuscule extrémiste jusque-là marginal, a entrepris de conquérir l’opinion. Encore quasi inexistante lors des élections de 2009, l’Aube dorée a récolté près de 7% des voix aux législatives du 6 mai dernier. Plus du double (15%) dans le quartier d’Agios-Pandeleimon.

Grâce à cette percée, le mouvement pouvait prétendre à une vingtaine de sièges au Parlement, pour la première fois depuis la chute de la junte des Colonels en juillet 1974. Mais les députés de la Nouvelle Assemblée ne siégeront pas : faute d’avoir dégagé une majorité stable, les Grecs sont à nouveau appelés aux urnes dimanche prochain. L’émergence d’un parti d’extrême droite, nostalgique de la dictature et ouvertement raciste, n’en est pas moins devenue une donnée de la vie politique grecque.

«Comme l’Espagne, comme le Portugal, des pays qui ont eux aussi été marqués par des dictatures fascistes, nous avons longtemps pensé être à l’abri du péril de l’extrême droite, comme si nous étions vaccinés», constate Dimitri Psarras, journaliste et spécialiste de l’extrême droite. Lui aussi habite le quartier. Il a vu comment les brigades de l’Aube dorée ont réussi à profiter de la crise et de l’afflux massif d’immigrés pour s’enraciner et entamer leur ascension. «Ils se sont d’abord présentés comme des « citoyens indignés ». Contre la drogue et la prostitution qui ont proliféré avec l’appauvrissement du centre d’Athènes. On n’avait jamais connu de délinquance dans ce pays ! Au même moment, l’afflux des immigrés est devenu plus visible. Ces malheureux ont atterri dans le centre, sans connaître la langue, sans savoir où dormir. L’Aube dorée a alors rappliqué, offrant protection et sécurité aux habitants. Ses militants ont organisé des rondes, ils aidaient les vieux à traverser la rue. Mais à la manière d’une mafia : ils se sont imposés par la peur», accuse Dimitri Psarras.

Depuis deux ans, l’aire de jeux située sur la place, devant l’église, est fermée sur décision de l’Aube dorée : à ses yeux, trop de clandestins venaient y passer la nuit… «Avant, vous pouviez voir jusqu’à 300 personnes ! Elles restaient là toute la journée, sans rien faire. Ils ne sont pas comme nous, ils sont arriérés, des voleurs…», martèle Giorgos Vathis. Un étrange personnage : avec son borsalino et son costume trois-pièces, on le croirait tout droit sorti d’un film. Assis face à l’église dans un café«réservé aux Blancs», dit-il, Giorgos agite un petit chapelet et interpelle les filles d’un «koukla mou» («ma poupée»). C’est le maître des lieux. De sa table, il peut observer chaque mouvement sur la place d’Agios-Pandeleimon. Ici, il y a encore des enfants qui jouent et des mères qui discutent. «Ils ne sont pas grecs ! Ce sont des Roumains, des Géorgiens, des Bulgares. C’est triste, mais au moins ils sont blancs. Si un nègre vient s’asseoir, dit-il, ou alors une de leurs femmes, alors aussitôt j’appelle nos gars. On sait comment faire : la botte sur la tête et on t’explose le crâne», explique sans sourciller Giorgos.

«Une justice corrompue»

Lui a rejoint l’Aube dorée en 2008, parce qu’il en avait «marre d’être envahi par les étrangers». Selon lui, la classe politique grecque «trop corrompue» ne mérite que «la pendaison». Giorgos explique qu’il a déjà été inculpé pour meurtre, et se vante aussi volontiers d’avoir fait lui-même «la chasse aux basanés» sur la grande avenue voisine. Il passe ses journées dans ce café pour surveiller la place. Deux rues plus bas, il y a bien un poste de police, mais «ils n’ont plus de moyens. Parfois, c’est même nous qui leur fournissons l’essence dont ils ont besoin»,déplore-t-il.

Selon plusieurs sondages, un policier sur quatre a voté pour l’Aube dorée, lors des dernières élections. «Il y a toujours eu une collusion avec l’Aube dorée. Quand ce n’était encore qu’un petit parti, ses membres assistaient les flics contre les gauchistes dans les manifs. Mais, surtout, nous avons une police et une justice très corrompues»,souligne le cinéaste Georges Karras. Ce dernier est un concentré de tout ce que l’Aube dorée déteste : tellement à l’aise avec les étrangers qu’il a adopté un petit Albanais, et appris à parler le bengali pour s’adapter à ses nouveaux amis et voisins. Parmi eux, il y a Aman – un jeune homme souriant qui travaille dans un supermarché grec depuis plusieurs années. En septembre dernier, alors qu’il rentrait tard le soir, Aman a été agressé par deux hommes dans la rue. «Ils nous ont demandé l’heure, puis ils ont sorti un grand couteau et poignardé mon ami. Au ventre et au cœur», raconte-t-il. La victime a survécu, mais n’a pas porté plainte, par peur des représailles.

«La faute à l’austérité»

Depuis deux ans, la chasse nocturne aux «basanés»est devenue monnaie courante dans le quartier. Pourtant, seule une affaire a été portée devant la justice : l’agression de trois Afghans en octobre 2011 dans leur propre appartement par un commando présumé de l’Aube dorée. Mais les audiences sont sans cesse reportées. «Il y a un peu moins d’agressions ces temps-ci. En entrant dans le jeu électoral, l’Aube dorée veut peut-être avoir l’air plus respectable», estime Mahmood. Visage rond et souriant, ce commerçant pakistanais vit en Grèce depuis déjà vingt ans. Son magasin se trouve à quelques mètres de la place Pandeleimon. «Dans l’ensemble, les Grecs sont gentils. Il faut les comprendre : il y a eu trop d’étrangers, trop vite. Ils n’étaient pas habitués.»

Sur onze millions de Grecs, on compte actuellement plus d’un million d’immigrés. Mais avec la crise, même les clandestins veulent désormais quitter le pays. Mahmood, lui, s’accroche : «J’ai trois filles qui vont à l’école ici, elles parlent grec. La crise ne me fait pas peur. Mais si l’Aube dorée devient trop puissante, alors je changerai peut-être d’avis.» Il en est certain : «C’est d’abord la politique d’austérité qui a conduit beaucoup de Grecs a voté pour l’Aube dorée.»

Un avis partagé par Thanassis Kourkoulas, responsable d’une petite ONG antiraciste implantée depuis 2007 dans le quartier : «En se déclarant contre Bruxelles, contre l’austérité, l’Aube dorée a attiré des gens qui ne sont ni racistes, ni d’extrême droite», assure-t-il. Thanassis s’enthousiasme facilement : «Aux élections du 17 juin, leur score va baisser car les néonazis ont trop vite montré leur vrai visage. Leur leader est passé à la télé en justifiant Hitler ! Dans un pays qui a tant souffert de l’occupation nazie !» «Les élections ? Ma poupée, ce n’est pas l’essentiel, réagit Giorgos Vathis, l’homme au borsalino. «Ici, les gens sont malheureux avec les mesures d’austérité. Ils vont comprendre : la démocratie ce n’est pas forcément la solution, il faut un régime fort», soupire-t-il avec délectation, alors que le crépuscule tombe sur la place Pandeleimon.

 

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