Grèce : inversion d’un pervers dilemme, par Makis Malafékas

http://www.liberation.fr/monde/2012/06/04/grece-inversion-d-un-pervers-dilemme_823559

sans titre, encre de Chine, oeuvre de Makis Malafékas

 

Rien de plus simple que d’avancer à coups de réponses tranchées à des dilemmes. Simple et pervers. Surtout lorsque ceux-ci sont formulés de manière élémentaire, en termes de chantage.

 

 

Acheter sa carte Orange pour ce mois ou bien prévoir la consommation de dix jambon beurre pour les repas de midi ? Accepter pour la troisième semaine consécutive des heures supplémentaires abusives ainsi que le comportement autoritaire de son employeur, ou bien se mettre à la recherche d’un autre emploi ? (Et pourquoi pas changer carrément de secteur professionnel tant qu’on y est ! Ce ne sont pas les opportunités qui manquent).

Lorsque ceci s’applique à des sociétés et à des peuples entiers, ça devient autrement plus amusant ! Voulez-vous toucher votre retraite le mois prochain ou bien que vos petits-enfants soient fournis en manuels scolaires ? Faites votre choix ! Voulez-vous des sous en euros tout en bradant votre patrimoine national, ou bien en drachmes tout en faisant connaissance avec la misère des pays du tiers-monde ? (M. Cohn-Bendit ajouterait volontiers une charmante dictature militaire à ce panorama sensationnel).

Ainsi, le ministre socialiste des Affaires étrangères fraîchement nommé, M. Laurent Fabius, décida d’adhérer pleinement à la rhétorique politique de son prédécesseur de droite. A une différence près : le style. «Les Grecs» ont été promus en «nos amis grecs» et, de la bouche officielle du chef de la diplomatie française (visiblement repenti pour son «non» hérétique à la Constitution européenne), ils ont été informés que le 17 juin prochain ils n’éliraient pas simplement leurs représentants politiques mais qu’ils décideraient également de leur maintien ou non dans la zone euro.

Cela serait aussi simple que ça : rester et souffrir ou bien sortir et disparaître. Sur la roulette macabre du libéralisme et de la dettocratie, que ce soit le rouge ou le noir de l’un ou l’autre système de gouvernance bipartite qui sorte, c’est toujours la maison centrale européenne qui rafle la mise, ont dû penser ceux qui ont conçu cette expérimentation socio-économique inhumaine infligée depuis plus de deux ans au peuple grec, le docteur Folamour-Schäuble en premier, flanqué de ses exécutants zélés, les gestionnaires (à vie, pensaient-ils il y a quelques jours à peine) du système bipartite grec. Seulement, cette fois-ci, la bille s’arrête sur le zéro, et pas par hasard. Le peuple grec a tendu le bras et s’en est emparé pour l’abattre avec une telle force sur le récipient répugnant que le casino entier s’est ébranlé et la secousse terrible s’est fait sentir tout le long des Alpes helvétiques immaculées, et jusqu’à l’horizon lointain et exotique des îles Caïmans.

Mais que signifie donc vraiment cette fausse note ? Cette dissonance ô combien mélodique qui a fait qu’un peuple entier retrouve ses couleurs perdues, et que des millions de gens en Europe tournent subitement leur regard avec optimisme vers l’extrémité sud de la péninsule balkanique ? Selon toute vraisemblance, cela signifie qu’à partir du 6 mai dernier et, surtout, au lendemain du 17 juin prochain, nous allons progressivement assister à une inversion. Inversion des dilemmes, de leurs formulations, inversion entre expéditeurs et destinataires. Que les peuples d’Europe et du monde entier saisissent ce qu’ont déjà très bien compris les états-majors de l’establishment financier international, qu’ils saisissent que l’enjeu principal de ce qui a débuté il y a quelques semaines en Grèce n’est autre que l’ébranlement vigoureux, au niveau politique, de l’édifice dettocratique mondial (c’est-à-dire de la Dette en tant que mécanisme global d’asservissement) ; qu’ils saisissent le caractère historique de cet instant et qu’ils s’autorisent à poser quelques questions de base : «Qu’est-ce-que la dette ?» ; «Comment est-il possible que l’énorme majorité des sociétés humaines de cette planète soient endettées à des niveaux dépassant la totalité de leur production de richesses annuelle envers d’invisibles entités privées ?» ; «Quelle société mondiale ces milieux nous préparent-ils ?» ; «Et nous, à quelle société aspirons-nous ?».

C’est là, bien entendu, la question cruciale : le point de départ de l’inversion dialectique de ces dilemmes-chantages. Les peuples conservent leur droit inaliénable à s’autodéterminer, à mettre en œuvre l’idée qu’ils se font d’une société juste, tant à travers de leurs institutions établies que par l’expression directe de leurs traditions participatives. Et le peuple grec, doublement légitimé par l’expérience néolibérale qu’il est en train de subir, s’est exprimé clairement : le «traitement de choc» du «Mémorandum» imposé par la troïka (Union européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international) est un échec. Un échec économique, puisque la fameuse dette s’est accrue, la société grecque en sort plus pauvre, plus injuste et moins productive ; et surtout un échec politique puisque le «peuple patient» n’a pas rendu l’âme, ni ne s’est transformé en animal rugissant. Au contraire, il s’est remis sur ses deux pieds, s’est levé, et d’une voix humaine bien plus forte et intelligible que les sortilèges morbides de la grande nécromante Lagarde, ou encore les petits cris minables et hystériques de toute sorte d’oncles Tom grecs (disposant généreusement de tribune dans la presse nationale des pays créanciers), il a stipulé ce qui pourtant devrait aller de soi : l’Homme ne doit rien à la finance, la finance doit tout à l’Homme.

Dans une Europe qui génère une quantité de richesses inégalée dans son histoire tout en peinant à nourrir, éduquer et soigner ses enfants, les classes dirigeantes doivent attacher la plus grande des attentions à ce postulat, ou alors poursuivre scrupuleusement leur scolastique néolibérale, et disparaître à jamais dans la poussière des temps.

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