Aube Dorée, extrême droite en Grèce: la crise n’explique pas tout, par Nicolas Pitsos

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/564218-aube-doree-extreme-droite-en-grece-la-crise-n-explique-pas-tout.html

« Aube dorée », parti d’extrême droite qualifié de néo-nazi, a obtenu 7% des voix aux dernières législatives grecques. La faute à la crise, oui, mais pas seulement. Nicolas Pitsos, chercheur au Centre d’Etudes Balkaniques de l’INALCO, détaille les causes récentes et plus anciennes qui ont mené à une telle percée.

Des émissions véhiculant des discours antisémites, des persécutions contre des immigrés en plein centre-ville, des agressions prenant comme cible les partisans de partis de gauche. Non, il ne s’agit pas d’images d’archives de l’entre-deux-guerres, c’est bel et bien en Grèce du XXIe siècle où tout cela se passe. Ou pour être plus précis c’est tout simplement en Europe que ces incidents se multiplient jour après jour. Des discours racistes du Front national en France ou de la Ligue du Nord en Italie, aux massacres d’Oslo par le représentant d’une droite islamophobe et antimarxiste, en passant par les référendums à caractère xénophobe lancés par l’UDC en Suisse et les pogroms anti-Rom et anti-juifs en Hongrie, une nouvelle géographie de la haine se dessine sur l’ensemble du continent européen.

Aucune société ne semble être à l’abri de ce déferlement de rhétoriques et pratiques d’exclusion, de discrimination et de persécution prônées et professées par les différents courants d’extrême droite. La montée de ces partis voire même leur entrée au Parlement, dans un contexte de crise économique aux conséquences sociales dramatiques, ne peut que nous rappeler les souvenirs cauchemardesques d’une époque de l’histoire européenne et mondiale que l’on croyait, du moins qu’on espérait, à jamais révolue.

Certes, la crise économique et plus précisément sa gestion néolibérale, hostile à toute idée d’Etat social, constituent un cadre incontestablement propice à la progression des idées d’extrême droite, reposant notamment sur la désignation de l’Autre comme bouc émissaire. Néanmoins, le pourcentage obtenu lors des dernières élections législatives par les deux partis de l’extrême droite (LAOS et Aube dorée) en Grèce serait révélateur à mon avis d’au moins deux phénomènes bien antérieurs à la crise. Il s’agit d’une part de la diffusion dans l’espace public de discours et de pratiques racistes et xénophobes et leur banalisation, et d’autre part du rapport de la société grecque à son histoire.

Une stigmatisation politique et médiatique depuis 20 ans

Depuis les années 1990, la Grèce devient pour la deuxième fois de son histoire un pays d’accueil pour immigrés et réfugiés (la première remontant aux années 1920 et l’accueil réservé aux populations de la Turquie actuelle, suite au traité de Lausanne, était tout sauf chaleureux). Des titres et des reportages sensationnels ou encore une lecture étriquée des statistiques ont familiarisé et accoutumé les spectateurs, auditeurs ou lecteurs, à des amalgames dangereux entre immigration et criminalité. Parallèlement, on constate la diffusion dans l’espace public et dans les discussions privées de clichés et préjugés racistes, ceux désignant les Albanais comme « voleurs » en sont les premières démonstrations déplorables.

Dès lors tout acte de délinquance, que les immigrés en soient réellement ou fictivement les auteurs, est surmédiatisé, dans une surenchère de cannibalisme et de lynchage médiatique. D’autre part, leurs conditions de vie misérables ou encore leur contribution à l’essor superficiel et artificiel de l’économie grecque basé en grande partie sur l’exploitation de leur labeur, ne sont qu’accessoirement évoqués ou complètement occultés par la plupart des médias.

De surcroît, l’emploi de termes tels qu’ »opération balai » pour désigner les opérations d’arrestation d’immigrés par la police ou leur expulsion forcée inculque petit à petit au public la représentation de l’immigré comme un paria, allant jusqu’à associer sa présence à un danger pour la santé publique. Il s’agit des propos de certains représentants des partis politiques n’ayant a priori aucune filiation avec les formations d’extrême droite, ayant une double finalité ou au moins aboutissaient à un double résultat : contourner le débat sur les responsabilités des politiques néolibérales appliquées par les gouvernements successifs de ces vingt dernières années à propos de la situation de crise économique et sociale, ou encore esquiver le débat sur les responsabilités des dirigeants grecs eux-mêmes, qui auraient laissé se perpétuer voire même favoriser les pratiques de corruption.

La stigmatisation systématique de l’immigré a vu naître des centres de détention adoptant une logique de marginalisation, afin de l’identifier encore davantage à un danger potentiel pour le reste de la société. Enfin, des incidents tels que le refus de permettre à des élèves d’origine albanaise de porter le drapeau grec lors des défilés scolaires, à l’occasion de la fête nationale, ont démontré à quel point les principes d’un racisme différentialiste/culturaliste, traduits par l’opposition à l’intégration au sein d’une société de tout individu considéré comme différent aux critères de la définition de la nation établis par les architectes de l’identité nationale, sont profondément ancrés dans les mentalités d’une partie de la société grecque.

Une mémoire collective tronquée

Cette mentalité découle d’une lecture de l’histoire insistant sur une continuité, une supériorité et une exemplarité supposées de la nation grecque, ingrédients incontournables de toute narration nationaliste du passé, ignorant ou minimisant au contraire, la participation de l’Etat grec dans des pratiques d’assimilation forcée, de colonisation ou d’exactions commises envers de populations se retrouvant au sein de ses frontières, lors de ses campagnes d’expansion territoriale.

Les réactions nationalistes d’une partie de la société au début des années 1990, contre le choix du nom de Macédoine pour l’appellation d’un nouvel Etat voisin issu de la dissolution de l’ex-Yougoslavie, constituent une manifestation éloquente de cet état d’esprit.

Quelques années plus tard, au moment des débats sur la suppression de l’indication de la confession sur les cartes d’identité, un délire obscurantiste allait dévoiler les rapports étroits entre un nationalisme politique et un nationalisme religieux, sous prétexte que l’identité nationale était mise en danger. Dans une société qui attend encore sa laïcisation, l’Eglise orthodoxe de Grèce a délibérément occulté que l’origine de cette pratique renvoyait à l’Occupation allemande et à la politique nazie d’extermination des communautés juives. Cela nous amène également à nous interroger sur l’affaiblissement d’une mémoire collective face à cet événement de l’histoire grecque et mondiale.

Ce phénomène n’est qu’un des aspects que revêtent le déni et l’oubli de la composition ethnolinguistique et confessionnelle plurielle de la société grecque dans le passé et le présent. Dans un pays où les discours et les gestes proches de l’idéologie de l’extrême droite se sont progressivement infiltrées au sein des différentes couches de la société et où les héritiers intellectuels des régimes monarcho-fascistes ou des nostalgiques de la dictature des colonels existent toujours, la montée des partis d’extrême droite, dans un contexte de crise de confiance envers les deux partis qui ont dominé la scène politique en Grèce depuis le rétablissement d’un régime démocratique en 1974, était prévisible.

Dénoncer et agir

Au-delà de la dénonciation de ce phénomène, la nécessité d’agir est plus urgente que jamais alors que l’on compte chaque jour de nouvelles victimes des agressions racistes. Avant toute chose, il faudrait impérativement commencer par assurer la protection des individus ciblés par ces actes souvent très violents. On a longtemps soupçonné des affinités idéologiques d’une partie des policiers avec les responsables de ces actes, derrière l’inertie voire l’indifférence des forces de l’ordre dans des incidents d’agression raciste. L’analyse sociologique du vote du 6 mai dernier, démontrant les pourcentages élevés obtenus par les partis d’extrême droite au sein de la police ne peut plus justifier l’ajournement d’une opération de réévaluation des critères de recrutement au sein de ce service.

La mise en place par l’Etat d’une politique de réaménagement urbain, dans des quartiers où son désinvestissement progressif a conduit à la dégradation des conditions de vie des habitants, offrant un terrain propice aux membres du parti néo-nazi qui y font régner la terreur envers tout individu dont l’orientation idéologique, sexuelle, confessionnelle, ou tout simplement sa physionomie ne correspond à leur modèle, constituerait une proposition possible mettant en valeur la mixité sociale comme un atout et non pas une faiblesse de la société.

D’autre part, dans le domaine de l’éducation, on devrait essayer de présenter non seulement une version grécophone et chrétienne orthodoxe de l’histoire de l’Etat grec, mais il faudrait insister davantage sur l’écriture d’une histoire plurielle de l’espace auquel il correspond actuellement, mettant en avant les apports et témoignages multiples de différentes communautés ethnolinguistiques et confessionnelles continuent à façonner la société grecque.

Enfin, si on dépassait le cadre de la nationalité ou de l’identité nationale pour désigner un individu, en le remplaçant par celui de la citoyenneté, une citoyenneté inspirée non pas par celle de la démocratie athénienne où les femmes, les esclaves et les métèques étaient exclus, mais plutôt par le modèle d’une société où tout individu indépendamment de ses caractéristiques ou préférences personnelles serait inclus et respecté et dans laquelle, alors on pourrait espérer voir le spectre de l’extrême droite peu à peu disparaître.

Nicolas Pitsos est chercheur au Centre d’études balkaniques

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s