Le prochain gouvernement doit refuser les termes de l’accord de « sauvetage », par Yanis Varoufakis

http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/05/24/le-prochain-gouvernement-doit-refuser-les-termes-de-l-accord-de-sauvetage_1706860_3232.html

Traduit de l’anglais par Gilles Berton

Selon l’opinion communément admise, la Grèce doit, si elle entend rester dans la zone euro, se plier aux termes et conditions auxquels elle a consenti en échange de son « sauvetage ». Je suis convaincu que l’opinion commune est, une nouvelle fois, profondément erronée ; que la seule possibilité réaliste qu’ait la Grèce de demeurer dans la zone euro est de remettre en cause les termes de son accord de « sauvetage ». En réalité, cela pourrait même être la condition préalable à la survie de la zone euro.

Penchons-nous sur des faits irréfutables :

1- L’Etat grec en faillite empruntait, mi-mai, 4,2 milliards d’euros au Fonds de sauvetage européen (FSE), puis reversait aussitôt cette somme à la Banque centrale européenne (BCE) afin de rembourser les obligations d’Etat grecques que la BCE avait auparavant acquises dans une vaine tentative de relever leur prix. Ce nouvel emprunt a substantiellement fait croître la dette grecque, mais a assuré à la BCE un bénéfice d’environ 840 millions d’euros.

2- Au cours de la même semaine, le gouvernement espagnol en proie aux difficultés budgétaires injectait de vastes quantités de capitaux dans les banques espagnoles. Au même moment, pour financer le gouvernement de Madrid, la BCE consentait (au taux de 1 %) d’importants prêts aux banques ibériques, lesquelles les ont alors « reprêtés » à leur sauveteur, à savoir l’Etat espagnol, à des taux d’intérêt dépassant souvent les 6 %.

3- Pour que les gouvernements grec et espagnol soient « autorisés » à emprunter les sommes concernées par les opérations décrites précédemment, la BCE et la Commission européenne ont exigé d’eux qu’ils ajustent leurs économies par une réduction sauvage des dépenses, ce qui, avec une précision mathématique, réduira le revenu national, sur lequel doit pourtant être prélevé le remboursement des prêts, anciens comme récents.

4- Les taux moyens d’intérêt dans la zone euro sont supérieurs d’au moins 1,5 % à ceux en vigueur dans les pays présentant un niveau d’endettement plus élevé, comme le Royaume-Uni.

La chancelière allemande soutient à juste titre que nous ne pourrons éviter le piège de la dette en accumulant encore plus de dette. Considérons toutefois les faits 1, 2 et 4 : ils constituent un cas typique de situation où l’on ajoute de la dette à la dette ; des Etats insolvables sont en l’occurrence contraints d’emprunter afin derembourser une banque centrale qui elle-même prête à des banques insolvables qui reçoivent des capitaux de la part d’Etats insolvables et en même temps leur prêtent une partie de l’argent qu’elles ont elles-mêmes emprunté à la Banque centrale ! S’agit-il là d’une économie prudentielle et austère à laquelle un pays comme la Grèce devrait se plier ? Ou sommes-nous face à une mécanique devenue folie ?

Qu’il dise la vérité !

Ce cercle vicieux doit absolument être brisé. Sinon, la zone euro finira comme l’Union latine, par une simple note de bas de page dans les livres d’histoire du futur. Mais qui appuiera sur le bouton de ce « disjoncteur » salvateur ? Le président Hollande est-il en mesure de le déclencher ? Toute bonne volonté mise à part, le nouveau président est gêné par l’état des finances publiques de la France et par l’accusation selon laquelle sa critique de l’austérité ne serait qu’un « stratagème » pour contraindre l’Allemagne à financer les « usines à gaz » françaises.

C’est ici que le prochain gouvernement grec pourrait entrer en scène et assumer le rôle de coupe-circuit. Imaginons que le nouveau premier ministre grec fasse quelque chose d’inédit : qu’il dise la vérité ! Qu’il s’adresse à nos partenaires européens en leur disant que, même si chaque homme, femme et enfant grec s’échinait à respecter les engagements souscrits par la Grèce en échange de son « sauvetage », le ratio de la dette nationale par rapport au PIB resterait sur une trajectoire explosive qui aboutira à coup sûr à une sortie ignominieuse du pays de la zone euro. Et qu’ensuite il déclare que la Grèce n’empruntera plus un seul euro à la « troïka » jusqu’à et à moins qu’un plan rationnel ait été mis en place ; que ce plan devra s’appliquer à tous les pays membres, plutôt que de privilégier la Grèce aux dépens de l’Irlande, du Portugal, de l’Espagne, etc. ; que, jusqu’à ce qu’un tel plan soit mis en place, la Grèce s’efforcera avec ses maigres moyens deconserver sa place au sein de la zone euro, en suspendant temporairement tout remboursement à ses créanciers.

Soit l’Europe ignore cet appel grec à la raison et ordonne à la BCE d’abandonnerla Grèce à son sort, soit elle choisit d’européaniser les banques dans toute la zone euro, d’européaniser les projets d’investissement et d’européaniser par les eurobonds une partie de la dette des pays membres.

Suis-je en train de proposer que la Grèce fasse du chantage à l’Europe ? Certainement pas. Depuis quand dire la vérité et refuser de souscrire des emprunts que l’on n’est pas en mesure de rembourser serait-il du chantage ? En adoptant cette position fondée sur des principes, la Grèce agira comme un bon citoyen européen et offrira à des dirigeants comme le président Hollande une formidable occasion d’enrayer la gangrène qui ronge actuellement le corps et l’âme de l’Europe.

Yanis Varoufakis est l’auteur de The Global Minotaur (2011), sur les origines de la crise financière. il est professeur d’économie à l’université d’Athènes

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