Le peuple grec a commencé à reprendre son destin en main, par Pierre Khalfa

Il y a 2 500 ans, les Grecs ont fait franchir à l’humanité, du moins en Occident, un pas considérable dans la voie de l’émancipation. Pour la première fois, des êtres humains affirment que les lois qui les gouvernent sont issues, non d’une source extérieure (Dieu, les dieux, les ancêtres, la tradition), mais d’eux-mêmes, et qu’ils peuvent être à l’origine des lois qui les gouvernent. Ils découvrent donc que, loin d’être intangibles, les lois peuvent être changées, mieux même, qu’ils peuvent les changer. De cette affirmation fondamentale, allait naître l’idée de démocratie et la philosophie. Héraclite est ainsi le premier philosophe retenu par l’histoire à affirmer la capacité universelle de tous les êtres humains d’accéder à la vérité et Protagoras, qui vécut à l’apogée de la démocratie athénienne, en fonde intellectuellement la légitimité : il n’y a pas de science en politique et tout être humain peut, face aux experts, trancher les questions proprement politiques.

En quoi ce rappel nous est-il utile pour comprendre ce qui se joue actuellement en Grèce ? Lors des dernières élections législatives, le peuple grec a rejeté le Mémorandum, c’est-à-dire les orientations imposées par la « Troïka », Commission européenne, Banque centrale européenne (BCE) et Fonds monétaire international (FMI). Ces orientations sont non seulement socialement destructrices, la société grecque se décompose chaque jour davantage, mais elles sont économiquement absurdes. Année après année, la récession s’approfondit faisant s’accroître dette et déficit public que les politiques d’austérité de la Troïka étaient censées réduire. Avec ce vote, les Grecs sont en train de mettre de nouveau en œuvre ce que leurs ancêtres avaient découvert : face à ce qui était présenté comme inexorable, ils ont décidé par eux-mêmes. Le peuple grec a commencé à reprendre son destin en main.

Jadis, Xerxès, roi des Perses, avait voulu punir les Grecs de leur insolence pour s’être révoltés contre sa domination. Aujourd’hui, la réaction de la plupart des dirigeants européens le rappelle étrangement. Des mesures de rétorsion ont immédiatement suivi le résultat des élections. Le FMI a remis à plus tard une nouvelle tranche de prêt à la Grèce, d’un montant de 1,6 milliard d’euros, qui devait être versée fin mai et l’agence de notation Fitch a abaissé les notes de long terme de la dette d’Athènes. L’annonce de nouvelles élections législatives pour le 17 juin a suscité des déclarations menaçantes. Le ministre allemand des finances, Wolfgang Schäuble, a ainsi déclaré à propos du Mémorandum : « C’est un programme d’aide préparé de façon très minutieuse, et on ne peut pas le renégocier. » La directrice générale du FMI, Christine Lagarde a renchéri : « Si les engagements n’étaient pas tenus, il y a des révisions appropriées à faire. »

Le résultat des élections législatives du 17 juin sera donc décisif. Evidemment d’abord pour les Grecs eux-mêmes. Pour la première fois, une alternative politique réelle peut voir le jour dans une Grèce dominée historiquement par une alternance entre deux partis jumeaux, la Nouvelle démocratie et le Pasok, qui tous deux, ont accepté le diktat de la Troïka. Cette alternative est portée par Syrisa, formation de gauche, ne voulant pas sortir de l’euro, diabolisée car refusant les combines post-élections et les ultimatums visant à faire accepter la paupérisation dramatique de la population grecque. Cette paupérisation et la décomposition de la société grecque ont d’ailleurs eu un effet redoutable, la percée électorale d’un groupuscule néonazi. Pour les Grecs, le choix se fera entre l’aggravation de la situation actuelle avec en ligne de mire une poursuite possible de la montée des néonazis et la rupture avec le néolibéralisme prônée par Syrisa.

Mais le résultat des élections grecques sera également décisif pour les peuples d’Europe. Si les Grecs choisissent de refuser le sort que les dirigeants européens et le FMI leur ont concocté, c’est tout l’édifice de l’austérité en Europe qui sera mis à mal. « Changement en Grèce, message à l’Europe toute entière », tel était le slogan de campagne de Syriza. Car la Grèce n’est que l’exemple le plus avancé d’une politique de saignée qui est aujourd’hui mis en oeuvre dans la plupart des pays européens. L’Europe s’enfonce doucement dans la récession. La pauvreté, la précarité et le chômage continuent partout de progresser.

L’invocation rituelle de la croissance ne peut être la réponse appropriée alors même que les politiques d’austérité ne sont nullement remises en cause. Ce n’est pas, au mieux, l’emploi des fonds structurels européens non utilisés et un accroissement limité des capacités de la Banque européenne d’investissement qui permettront de répondre aux besoins sociaux immenses et au défi de la transition écologique. Au pire, sous le vocable de croissance, se cache la volonté d’imposer des « réformes structurelles » visant à parachever la domination néolibérale. C’est dire que la rupture de la Grèce avec les politiques néolibérales aurait un impact qui dépasserait très largement ce pays. Comme il y a 2 500 ans, les Grecs ont une nouvelle bataille de Salamine devant eux, mais l’ennemi n’est plus à l’extérieur de l’Europe, mais en Europe même, car ce sont les classes dirigeantes européennes qu’il faut vaincre.

Pierre Khalfa, coprésident de la Fondation Copernic

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