En Grèce, la théorie des deux extrêmes, par Vicky Skoumbi

à droite, à gauche

Les résultats des élections en Grèce ont été présentés par certains médias français comme une montée des partis situés aux deux extrémités de l’échiquier politique. Des partis qui bien qu’équidistants constitueraient par leur discours un «front du refus» à l’Europe.

Cet amalgame ahurissant entre l’Aube Dorée – un parti néonazi dont plusieurs membres sont en attente de jugement pour agressions criminelles – et Syriza – la coalition de gauche radicale – semble plus qu’une simple erreur d’appréciation, de jugement ou de terminologie. Désigner Syriza comme un «pendant gauchiste» de L’Aube Dorée est à la fois un acte de délégitimation politique et d’occultation de la vision pro-européenne qui est la sienne. Mais c’est également une tentative d’étouffer, en la minorant, l’irruption sur le devant de la scène politique grecque d’une gauche décidée et engagée, à mille lieux de la soi-disant gauche du Pasok et de ses réformes néolibérales. En fait, Syriza, loin de constituer une menace pour la démocratie et l’Europe, s’attaque, de plein fouet, à leur évidente subordination au système financier.

Les 17% des voix recueillies par Syriza le 6 mai sont la réponse d’une population exaspérée qui n’adhère plus au catastrophisme et aux dilemmes piégés. Depuis, Syriza n’a cessé de progresser dans les intentions de vote. La véritable menace alors, n’est pas pour la Grèce et ne vient pas d’une gauche désignée comme extrême. Ceux qui sont en réalité menacés sont les deux grands partis déconfits et les intérêts qu’ils représentent.

D’amalgames en contre-vérités, dans la presse et dans les esprits une idée fait insidieusement son chemin. L’idée que, dans un pays endetté et soumis au programme d’aide de la Troïka, les élections pourraient être un luxe superflu, offert à des «enfants gâtés», capables de mettre en péril l’Europe, sa construction, ses banques et son économie. Confier un tel scrutin à un peuple incapable d’une vision élargie des enjeux que ce scrutin draine, serait ainsi une dangereuse méprise. Un peuple qui, après avoir tant emprunté, se tournerait, pour ne pas avoir à rembourser ses dettes, vers le premier venu : un obscur parti à l’extrémité de la gauche qui lui offrirait d’échapper à la Troïka et de rompre avec l’austérité.

Le but d’un tel discours contre Syriza est double. A un niveau national, il est d’intimer au peuple grec de s’aligner sur les intérêts du secteur financier. A un niveau européen, il est de préparer l’opinion à la destitution de la souveraineté d’un peuple par ces créanciers. C’est une stratégie délibérée, faisant de la Grèce un laboratoire aux services des innovations les plus sinistres du capitalisme néolibéral, qui poursuit ainsi sa route. Souterrainement, dans les médias et les cerveaux, on prépare et on conditionne, nourrissant les antagonismes et les rivalités et n’accordant de crédit qu’aux partis qui joueront à coup sûr le jeu des financiers et des bailleurs.

Face à cela et à la brutalité du traitement médiatique dont Syriza fait l’objet, peu de mots ont été prononcés sur la responsabilité des dirigeants européens, qui en imposant leurs plans de sauvetage ont créé une détresse économique et sociale sans précédent. Peu de mots concernant la poursuite, sous l’égide de Dublin II, de la mise en place en Grèce de camps de rétention pour immigrés. Or, le score des néonazis en Grèce découle en partie d’une politique qui consiste à bloquer à ce pays frontalier presque tous les réfugiés et immigrés qui veulent entrer en Europe. Il est aussi le résultat d’une politique qui, pour sauver les créanciers, met en danger le peuple. Le visage hideux des néonazis grecs n’est que l’envers de cette politique, ce n’est que l’envers de l’Europe forteresse qui laisse les candidats à l’immigration se noyer pour ne pas les voir arriver sur son sol.

Ces amalgames ne sont pas anodins. En réalité, par-delà les frontières, deux Europe diamétralement opposées s’affrontent. D’une part celle de la finance, qui impose une politique conduisant à la destruction d’une société entière, et d’autre part celle qui affirme le droit à une vie digne de ce nom, tout en défendant les acquis démocratiques et sociaux. Les vrais sauveurs de l’idée même de l’Europe, qu’on est en train d’assassiner, en provoquant partout la montée des nationalismes et de l’extrême droite, ce sont les défenseurs d’une autre Europe, celle des peuples, celle de la justice sociale et de la démocratie.

En Grèce, la gauche, celle qui mérite cette désignation et qui ne se laisse pas dissoudre dans un magma consensuel à la sauce néolibérale, pourrait gagner les élections. Doit-on pour autant, par peur de la contagion, non plus économique mais politique, menacer la Grèce d’exclusion ? Exclusion qui, d’ailleurs, est absolument impossible à réaliser dans le cadre européen actuel, aucune procédure à cette fin n’étant prévue par le Traité de Lisbonne. Sans parler du coût énorme, direct et indirect, pour tous les pays membres que représenterait une sortie de la Grèce de l’Eurozone.

A mes yeux, le score de Syriza le 6 mai dernier constitue une incontestable victoire pour la démocratie. Peut-être qu’à Athènes, ce mot si galvaudé se met à nouveau à avoir un sens.

http://www.liberation.fr/monde/2012/05/22/en-grece-la-theorie-des-deux-extremes_820573

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