Daniel Cohen : « Pour la zone euro, une sortie de la Grèce serait une catastrophe »

http://www.lesechos.fr/economie-politique/monde/interview/0202070935806-daniel-cohen-pour-la-zone-euro-une-sortie-de-la-grece-serait-une-catastrophe-324994.php

Par Catherine Chatignoux et Dominique Seux

Pensez-vous que la Grèce doive sortir de l’euro ?

Si l’on demande aux Grecs s’ils veulent sortir de l’euro, la réponse est non. Vont-ils pour autant élire un gouvernement qui choisira de rester dans l’euro ? Pour l’instant la réponse est également non. Attendons le résultat des élections du 17 juin. Si le peuple grec décide, de manière souveraine, de sortir de la zone euro, il faudra en prendre acte. Le vrai problème, pour moi, se situe dans les semaines qui nous séparent de ce scrutin. Si un puissant « bank run » oblige les autorités à geler les dépôts bancaires et à instaurer un contrôle des capitaux, cela reviendra, de facto, à une sortie de la Grèce de l’euro. Le pire serait que les marchés décident à la place des gouvernements. Et c’est ce vers quoi l’on risque de s’acheminer.

 

Les Européens ne peuvent-ils rien faire pour éviter ce scénario ?

Il faudrait envoyer des signaux positifs ; répéter tous les matins qu’il n’est pas question que la Grèce sorte de la zone euro au lieu de souffler le chaud et le froid. Le piège qui se referme est le suivant : la recapitalisation des banques grecques reste suspendue à la réalisation de l’accord avec la troïka, lequel est désormais suspendu aux prochaines élections. Le risque de la crise bancaire autoréalisatrice monte.

 

Est-ce que la Grèce ne profiterait pas d’une sortie de l’euro ?

Pour moi ce serait une grave erreur. Les Grecs verraient leur monnaie s’effondrer d’au moins 50 % ce qui signifierait une ponction équivalente de leur pouvoir d’achat vis-à-vis des produits importés. L’inflation deviendrait galopante, le secteur bancaire serait soumis à une panique folle. Cela dit, on peut penser qu’après une période apocalyptique, il y aurait un retour de compétitivité. En pesant les avantages et les inconvénients, rester dans l’euro l’emporte à mon avis. Mais il faudrait un plan de croissance vigoureux, qui concentrerait sur un an ou deux tout ce à quoi la Grèce peut prétendre comme investissements et fonds structurels pour les cinq ou dix prochaines années.

 

Quid de la dette ?

S’ils sortent de la zone euro, la dernière chose que les Grecs feront, c’est de payer leur dette.

 

Quels seraient les effets d’une sortie de la Grèce pour le reste de la zone euro ?

Pour la zone euro, ce serait une catastrophe. On aura montré qu’on peut être dans la zone euro et en sortir. La zone euro ne serait qu’un régime de change fixe super-rigide, qui peut facilement voler en éclats. Pour avoir échoué à régler un problème qui pèse seulement 2 % du PIB de la zone euro, on va créer un précédent qui coûtera extrêmement cher.

 

Comment expliquez-vous alors que les gouvernements européens envisagent cette option ?

Je pense qu’il n’y a plus de rationalité. Madame Merkel navigue depuis le début entre plusieurs contraintes contradictoires, la cour de Karlsruhe, son opinion publique et le principe de réalité sur la zone euro. D’où un louvoiement permanent. J’espère que les autorités allemandes n’ont pas atteint le point où ils préféreraient que les marchés décident à leur place.

 

L’Allemagne va-t-elle devoir se rallier à la stratégie de croissance réclamée par François Hollande ?

Toutes les idées dont on parle, augmentation de capital de la Banque européenne d’investissement (BEI), « project bonds » pour les infrastructures et accélération des déboursements des fonds structurels ne sont pas mauvaises, et seront sans doute acceptées au final, mais elles ne vont pas résoudre le problème de ces prochains mois. Or c’est tout de suite que se joue le destin de la zone euro. Je propose deux choses. La première est simple à mettre en oeuvre : il faut que, dès aujourd’hui, on raisonne en termes de déficit public structurel, c’est-à-dire hors effets de la conjoncture et non plus en déficit courant. C’est vital car on voit les dangers de la course-poursuite entre une croissance qui se dérobe et des mesures d’austérité additionnelles pour respecter des objectifs toujours plus difficiles à atteindre. Le traité fiscal le prévoit explicitement à partir de 2017, commençons dès aujourd’hui…

 

Quelle est l’autre proposition ?

Il faut créer un mécanisme fédéral de résolution des crises bancaires, doté de ressources importantes et qui se substitue aux Etats pour les gérer. On a créé une Union monétaire mais on a laissé les Etats être les garants de leurs banques alors que leurs bilans sont disproportionnés par rapport aux moyens des Etats. Je comprends que les contraintes du marché unique, rappelées par les Britanniques notamment, rendent délicat de créer un mécanisme ad hoc pour la zone euro, c’est pourtant essentiel.

 

Quelle est la marge de manoeuvre de François Hollande ?

François Hollande a gagné la première manche : le mot croissance a été remis dans le débat sans que les marchés sanctionnent cette idée. Maintenant, il doit gagner la seconde, de loin la plus importante, et sur laquelle je suis un peu plus inquiet. Il ne doit pas se limiter aux idées avancées que sont les « project bonds » ou le renforcement de la BEI, qui ne joueront qu’à la marge. Pour le pacte budgétaire lui-même, l’idéal serait de l’amender en sortant une partie des investissements publics de la mesure des déficits, sous contrôle par exemple de la Commission.

 

Cette idée ne manque-t-elle pas de pertinence venant de la France, dont la crédibilité est faible ?

En Allemagne aussi, les idées avancent. Les sociaux-démocrates, dont madame Merkel a besoin pour ratifier le pacte, évoluent très vite. Les Allemands s’aperçoivent que la déflation salariale, qu’ils se sont imposée pendant vingt ans, pose autant de problèmes qu’elle n’en résout. La hausse des salaires va s’imposer chez eux. Ce serait le meilleur remède à la crise européenne.

 

Comment jugez-vous le programme de François Hollande ?

La vision de François Hollande tient en une phrase que j’approuve : nous sommes à la veille d’une formidable purge budgétaire qu’on ne réalisera pas sans donner à chacun le sentiment qu’elle est également partagée. On ne passera pas de 5,2 % à 0 % de déficit public en cinq ans sans efforts considérables. La réforme fiscale devra être juste. La réforme des retraites devra, elle, être extrêmement profonde, en oubliant les paramètres d’âge pour revenir à la durée de cotisation. Enfin, pour redynamiser la compétitivité, la solution n’est pas de transférer sur la TVA ou la CSG des cotisations sociales. S’il faut augmenter l’une ou l’autre, ce sera pour boucher les trous… Mais on peut retrouver de la compétitivité en partant des territoires. Le nouvel acte attendu de la décentralisation peut y aider, en permettant aux régions d’agir, y compris en rentrant au capital d’entreprises.

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