La grande panne économique de la Grèce

http://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2012/05/02/la-grande-panne-economique-de-la-grece_1694146_3234.html

Par Alain Salles

Deux ans après le premier plan de sauvetage européen, le 2 mai 2010, la Grèce ne fait guère envie. 2012 devrait être la cinquième année consécutive d’une récession qui aura vu la richesse nationale grecque fondre de 19 %. Quelque 20 % de la population active est au chômage, la consommation a chuté, les magasins et les entreprises ferment, les banques ne prêtent plus d’argent, la pauvreté augmente, comme les suicides et les dépressions, les jeunes – un sur deux est sans emploi – veulent quitter le pays, la classe politique est en lambeaux.

Le premier prêt de 110 milliards d’euros que la « troïka » (Fonds monétaire international, Banque centrale européenne et Union européenne) a accordé à Athènes s’est vite avéré insuffisant. En février, les bailleurs de fonds ont dû se résoudre à ouvrir une nouvelle ligne de crédits de 130 milliards d’euros, une concession qui s’est accompagnée d’une restructuration de la dette hellène et de coupes budgétaires. Au total, la « troïka » aura prêté 240 milliards d’euros à Athènes, une somme supérieure au produit intérieur brut (PIB) du pays. Mais personne ne sait si cela sera suffisant.

Les plans d’austérité se succèdent, la contestation monte. Le premier ministre Georges Papandréou n’y a pas survécu, qui a dû démissionner en novembre 2011. Le prochain gouvernement, qui sortira des urnes le 6 mai, devra encore trouver 11 milliards d’économies pour 2013 et 2014, selon les calculs de la « troïka ».

DÉFICIT ABYSSAL

La crise grecque est ancienne, ses racines profondes. Mais pour la majorité des Grecs, la rigueur qu’on leur impose depuis mai 2010 et le Pasok de M. Papandréou sont les grands responsables de la situation. Ils ont presque fait oublier le bilan désastreux du gouvernement de droite de Costas Caramanlis, qui a laissé un déficit abyssal (et en partie caché) et une montagne de dettes. Le sentiment s’est répandu que le remède utilisé pour soigner la Grèce a été pire que le mal.

Le mémorandum, qui a été signé entre le gouvernement et la « troïka » en mai 2010, s’il a été précédé et suivi de nombreuses manifestations, faisait pourtant l’objet d’un relatif consensus. Les syndicats, en majorité affiliés au Pasok, ont usé de critiques mesurées, quand ils ne l’ont pas soutenu. Il fallait d’abord éviter la faillite du pays, incapable de rembourser ses échéances.

Rapidement l’exécutif réduit les salaires du secteur public, augmente impôts et TVA et fait reculer l’âge de la retraite. C’est un choc, mais six mois après l’adoption de la thérapie, le Pasok remporte les élections régionales, signe que le mémorandum est accepté. Les partenaires européens d’Athènes vantent le courage de M. Papandréou.

« Il fallait restructurer la Grèce, en finir avec le système clientéliste qui règne entre les politiciens et les entreprises publiques », juge Michalis Galgos, cadre dans une agence de publicité. Deux ans après, il a déchanté : « Il a été très mal appliqué. Il a touché la classe moyenne et les plus pauvres, sans affecter les hauts revenus. Les restructurations n’ont pas vraiment été faites. »

« Au début, le programme a marché« , explique Panos Carvounis, le représentant de la Commission européenne à Athènes, qui rappelle qu’en un an le déficit est passé de 15,8 % à 10,3 % du PIB. « Quand on est entré dans le vif du sujet des réformes structurelles, on a vu qu’il y avait des difficultés d’application, alors qu’il s’agit de réformes que la Grèce aurait dû faire quand elle n’était pas en crise. Mais c’est faux de dire que rien n’a été fait », souligne le fonctionnaire européen. Ces réformes, comme les privatisations, ont pâti du manque de volonté d’une partie du Pasok et des lourdeurs de la bureaucratie.

« Le déficit a été réduit mais cela a coûté très cher à l’économie. Les investissements publics ont été coupés brutalement. Cela a arrêté les bulldozers », déplore l’économiste Yannis Stournaras. « Aujourd’hui, il n’y a plus d’argent. Plus d’argent du tout », constate M. Galgos, alors que les entreprises ont clairement coupé leur budget publicité, « les clients payent difficilement, les banques ne prêtent pas ».

DESTRUCTION DES RÈGLES SOCIALES

Les salariés, eux, sont parfois payés avec plusieurs mois de retard, car les caisses sont vides. L’économie est arrêtée. Ce cadre s’estime privilégié. Son salaire n’a pas reculé, mais il fait comme tout le monde : « J’ai cessé de dépenser, car j’ai peur du futur. »

Georges Bougélékas est professeur de maths dans un lycée privé. Sa rémunération a baissé, mais ce n’est pas ce qui l’inquiète le plus. Ce militant syndical s’effraie de « la destruction des règles sociales »« On peut licencier un enseignant du privé sans raison. Cela engendre un climat de peur. »

Depuis le début, la troïka stigmatise les problèmes de compétitivité du pays. En mars, le salaire minimum a été amputé de 22 %, sans que le patronat ne l’ait demandé, effrayé par une nouvelle baisse du pouvoir d’achat. Il faut dire que, depuis deux ans, le recul des salaires est entré dans les moeurs : les revenus salariaux ont chuté de 22,5 % en 2011 par rapport à 2010, selon une étude de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Pour les défenseurs de la « troïka », le plan n’a pas échoué, il a été insuffisamment appliqué. Pour d’autres, à droite comme à gauche, il portait les germes de la crise.« Le mémorandum était un très mauvais remède, tranche Chrysanthos Lazarides, l’un des proches conseillers du président de Nouvelle Démocratie, Antonis Samaras, mais nous avons voté les principales mesures de réformes structurelles et les privatisations. »

Favorable à un audit de la dette grecque, le professeur de droit Georges Katrougkalos juge que « ce mémorandum était un collage des autres plans du FMI. Il ne prenait pas en compte les spécificités de la Grèce. Si on avait fait en mai 2010 la restructuration de la dette que l’on vient de faire, la situation serait meilleure ».

Le directeur du think tank économique IOBE, Yannis Stournaras, est également critique. Il blâme M. Papandréou qui « ne s’est pas approprié le projet. Il l’a présenté comme quelque chose d’imposé et personne n’a pu faire de pédagogie de la crise ». Mais aussi l’Europe « qui a refusé de voir que le problème n’était pas la Grèce mais l’architecture de l’Eurozone ».

M. Galgos et M. Bougélékas, le publicitaire et le professeur, font un autre reproche à l’Europe, formulé de façon presque identique : « Les Européens savaient pourtant très bien que nos politiciens ne sont pas capables. Pourquoi leur ont-ils fait confiance ? »

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