Comment sortir de la crise grecque ? par Yanis Varoufakis

http://contreinfo.info/article.php3?id_article=3206

Deutsche Welle, 4 février 2012

« Transformer des États faillis, comme l’est la Grèce, en friches ensoleillées au sein de la zone euro, tout en contraignant le reste de l’Union monétaire à entrer dans une spirale déflationniste de désendettement, serait le meilleur moyen de compromettre la viabilité à long terme du coeur de l’Europe. » L’économiste Yanis Varoufakis récuse la logique actuelle de plans de rigueur irréalisables, qui rendent certains un effondrement du pays, mais juge également qu’ « Il faut mettre un terme à ce scandale consistant à demander aux contribuables allemands, au nom de la « solidarité », de garantir des prêts que l’État grec rembourse à des banques qui vivent déjà grâce aux largesses de la BCE et des contribuables. » Il rappelle par ailleurs que la cause première de la crise, – une union monétaire ne disposant d’aucun mécanisme de régulation des déséquilibres des soldes extérieurs – au-delà du cas particulier grec, est aussi à l’origine de la situation dramatique de pays de la périphérie, comme l’Irlande, et devra être traitée si l’on veut que l’Union puisse perdurer.

« Peut-être est-il vrai, historiquement, qu’aucune forme de société n’a jamais péri que par sa propre main. » [John Maynard Keynes] [1]

La plupart des Grecs savent qu’au fond, Keynes avait raison. Notre misère et notre indignité actuelles sont les répercussions naturelles de nos erreurs passées, dans le choix de nos responsables, comme de nos négligences. Depuis sa création, la Grèce moderne a vécu au bord du précipice d’une crise de la dette. Après sa mini révolution industrielle d’après-guerre, gâchée dans les années 1970, elle s’est sortie d’affaire par de fréquentes dévaluations et des épisodes d’austérité. L’entrée dans la zone euro a supprimé le principal instrument de protection en échange de la promesse vide de sens d’un mécanisme alternatif permettant d’absorber les chocs économiques.

Durant la quasi décennie suivant la naissance de l’euro, les capitaux de l’Europe du Nord se sont déversés dans des pays comme la Grèce, à la recherche de rendements plus élevés que ceux offerts par les économies stagnantes du cœur de l’Europe. Un semblant de convergence a donc été permis par un ensemble de bulles qui ont dissimulé les déséquilibres structurels sous-jacents. Dans des pays comme l’Irlande, la bulle est née dans le secteur privé (avec la complicité de l’Etat). En Grèce, cette bulle s’est développée au sein du secteur public (aidé et encouragé par les promoteurs et les banques privées).

Une fois que ces bulles ont commencé à éclater (d’abord à Wall Street et dans les grandes banques européennes, puis à Dubaï, puis en Grèce, et enfin dans le reste de la périphérie), nous sommes entrés dans une crise des années 1930 de type postmoderne. Tout comme en 1929, le krach de 2008 a déclenché :

a) l’effritement de la monnaie commune du moment (l’étalon-or, l’euro aujourd’hui),

b) l’implosion des pays déficitaires (qui ont été contraints d’assumer le fardeau de l’ajustement),

c) une tourmente de récession a balayé le monde.

Bien que ces développements sinistres soient de portée universelle, la question courant sur toutes les lèvres reste celle-ci : la Grèce-est-elle viable ? Les Grecs le croient-ils ? Pourquoi les objectifs fixés par la troïka ne sont-ils jamais atteints ?

Je crains fort que ce soient de mauvaises questions. Il ne s’agit pas de savoir si la Grèce peut être viable dans la zone euro, mais de savoir si la zone euro, telle qu’elle est actuellement construite, est viable avec ou sans la Grèce. Exprimée différemment, la question que doivent se poser les autres pays est : pourquoi en sommes-nous encore à parler de la Grèce, deux longues années après son implosion ?

Bien sûr, la raison en est que les coûteux remèdes appliqués sur la blessure infectée qu’est devenue la Grèce ont aggravé l’infection, au lieu de la résorber. Une explication possible serait que la Grèce a été un patient récalcitrant, ayant refusé de prendre le médicament prescrit. Il y a là une grande part de vérité. Toutefois, l’incapacité de l’Etat grec à appliquer les réformes convenues nous empêche de percevoir la cause profonde de la crise, qui tient à la façon dont la zone euro a relié les destins de nos peuples au moyen d’un édifice qui

(a) aggravé les déséquilibres sous-jacents

(b) ne pouvait pas absorber un choc tel que celui de la crise financière de 2008.

Lorsque maillon le plus faible de la zone euro a cédé, le gouvernement a ajouté une nouvelle erreur à celles commises par le passé. Il a nié son état de faillite et sollicité des prêts dans des conditions qui étaient impossibles à satisfaire. En paraphrasant Keynes :

« L’acceptation insincère de la Grèce … de conditions qu’elle n’entendait pas appliquer rend la Grèce presque aussi coupable d’avoir accepté ce qu’elle ne pourrait pas tenir que l’Union européenne d’avoir imposé ce qu’elle n’avait pas le droit d’exiger. »

[Bien entendu, ce ne sont pas les mots exacts de Keynes. Mais ils sont proches. Tout ce que j’ai eu à faire pour écrire la « citation » qui précède fut de substituer « Grèce » à « Allemagne » et « Union européenne » à « alliés ». [2]]

Lorsque l’on réfléchit à l’implosion de l’économie de la société grecque, les idées exprimées par Keynes sur ces paradoxes du traité de Versailles sont très instructives. Tout comme l’Allemagne en 1920, la Grèce a également accepté à contrecoeur en mai 2010 sa « punition », prenant la forme d’un « traité » qui a établi des conditions impossibles à tenir. Et tout comme les Alliés l’avaient découvert dans les années 1920, les conditions exigées ont non seulement amoindri la capacité de redressement de cette nation faible, vaincue, et démoralisée, mais, elles se sont hélas révélées être une cause d’affaiblissement et de perpétuel tourment pour les nations fortes de l’Europe.

Et Maintenant ?

Il serait très imprudent de se tromper deux fois en deux ans. Le second plan de sauvetage, qui inclut de nouveaux prêts et plus d’austérité, allant de concert avec des négociations insincères sur un allègement « volontaire » de la dette, doit être annulé. Jusqu’à ce qu’un plan rationnel rendant viable à la fois la Grèce et le reste de la zone euro soit établi, l’Etat grec ne doit pas dépenser un euro de plus que ses recettes d’impôt, tandis que tous les remboursements de prêts seront suspendus. Il faut mettre un terme à ce scandale consistant à demander aux contribuables allemands, au nom de la « solidarité », de garantir des prêts que l’État grec rembourse à des banques qui vivent déjà grâce aux largesses de la BCE et des contribuables.

Quant à l’Allemagne, elle doit décider rapidement de choisir entre la désintégration de la zone euro ou son renforcement en ajoutant aux règles de l’Union monétaire ce qui lui a manqué depuis le début : un mécanisme de transfert des excédents vers les régions déficitaires sous la forme d’investissements productifs (par opposition à des crédits). Transformer des États faillis, comme l’est la Grèce, en friches ensoleillées au sein de la zone euro, tout en contraignant le reste de l’Union monétaire à entrer dans une spirale déflationniste de désendettement, serait le meilleur moyen de compromettre la viabilité à long terme du coeur de l’Europe. Même si l’on croit que seule la Grèce pourrait en pâtir, les Allemands âpres au travail méritent-ils d’être conduits à marche forcée dans cette direction ? Je ne le pense pas.

[1] Chapitre VI, p.238, « Les Conséquences économiques de la paix », Harcourt Brace, New York, 1920

[2] « Dr Melchior : un ennemi vaincu », in « Deux Mémoires » (1949), Collected Writings, vol. X : Essays in Biography, p. 428. Naturellement, j’ai remplacé « Allemagne » par « Grèce », et « Union européenne » par « Alliés ».

Yanis Varoufakis est le président du département d’Economie Politique de l’Université d’Athènes

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s