Grèce : destruction programmée d’un pays, par RdL entretien avec Stathis Kouvélakis

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Une machine de guerre travaille aujourd’hui à détruire la Grèce. « Il s’agit, nous dit Stathis Kouvélakis, de jeter les bases d’une gigantesque opération d’« accumulation par dépossession », d’installer à l’intérieur même d’un pays de l’eurozone un modèle d’accumulation expérimenté jusqu’à présent dans le Sud et les pays est-européens. » Voici venu, autrement dit, le temps d’un déploiement direct, à l’intérieur de l’espace défini par l’Union européenne, de la stratégie du choc décrite par Naomi Klein, autrefois réservée aux pays de la périphérie. Comment comprendre le mécanisme de cette machine de guerre ? Quels possibles politiques ouvre la crise sans précédent qui en résulte ? C’est à ces questions que l’entretien qui suit s’efforce d’apporter des éléments de réponse.

Stathis Kouvélakis, enseignant en philosophie politique au King’s College de l’université de Londres, est membre du comité de rédaction de la revue Contretemps. Il est l’auteur de La France en révolte. Luttes sociales et cycles politiques (2007) et de Planète Marx (à paraître en octobre 2012).

RdL : Les mesures d’« austérité » (sinistre euphémisme !) imposées par la troïka formée par l’Union européenne, la Banque centrale européenne et le FMI, et adoptées par le parlement grec, ne peuvent avoir pour effet que de « casser » la société grecque. Un observateur naïf de cette entreprise de casse ne peut être que dubitatif. Il ne s’agit à l’évidence pas de remettre la Grèce sur de bons rails. Pourquoi alors cet acharnement ? Pourquoi faut-il détruire la Grèce ? Quel intérêt, quelle logique conduit à écarter toute alternative à la destruction de la Grèce ? Il est difficile de comprendre, à première vue, ce qui peut motiver l’Union européenne et les forces au pouvoir en Grèce.

Stathis Kouvélakis : On peut bien sûr répondre à cette question en invoquant les intérêts des classes dominantes, grecques et européennes, en disant qu’il s’agit de faire payer la crise aux travailleurs, mais une telle réponse, sans être fausse, reste trop générale et ne parvient pas à saisir l’enjeu de la situation, ce qui en fait la spécificité et la distingue d’autres conjonctures de crise capitaliste. Essayons donc de comprendre de façon un peu plus précise la logique de ce qui est mis en oeuvre en Grèce, et qui, comme tu le dis à juste titre, va bien au delà de la simple adoption de mesures d’austérité.

Tout d’abord, il y a la question de la dette souveraine, dans laquelle s’est cristallisée la deuxième phase de la crise qui a débuté en 2007, qui concerne la quasi-totalité des pays développés mais qui a pris en Grèce une forme paroxystique. Pourquoi ? D’une part parce que le capitalisme grec est plus fragile que d’autres et que, à l’instar des autres pays de la périphérie de l’eurozone (Portugal, Irlande, Espagne: les fameux « PIGS »), il a été particulièrement affecté par la perte de compétitivité qui découle du fonctionnement même de la monnaie unique. Nul hasard si tous ces pays présentés comme des modèles jusqu’à une date récente ont connu une croissance en trompe l’oeil dans les années qui ont précédé la crise actuelle, une croissance qui reposait sur des secteurs relativement protégés de la concurrence externe, basée sur des « bulles » (immobilière en Espagne, bancaire en Irlande, de la consommation en Grèce), toutes financées par le crédit bon marché que l’euro rendait possible en même temps qu’il creusait les déficits commerciaux et de la balance des paiements de ces pays, au profit pour l’essentiel de l’Allemagne et, plus largement, du secteur bancaire et de la finance européenne. Ce modèle de croissance n’était évidemment pas soutenable, il a ravagé la base productive de tous ces pays, base non seulement industrielle, mais aussi agricole (je pense ici notamment au saccage de l’agriculture grecque), et il engendre des dégâts environnementaux et sociaux considérables. Avant même la crise, la Grèce occupait ainsi, dans le classement de l’OCDE de 1997, le troisième rang pour les inégalités, derrière seulement le Mexique et la Nouvelle Zélande. Rappelons ici la révolte de la jeunesse grecque, rejointe par d’autres « perdants » de la société grecque (précaires, chômeurs, travailleurs immigrés), en décembre 2008. Cette révolte a jeté une lumière crue sur l’exaspération d’une jeunesse frappée, déjà, par un chômage important et une précarisation galopante, une jeunesse écoeurée par un système politique corrompu et par la banalisation de la brutalité policière.

Par ailleurs, s’il est exact de dire que l’État grec est plus fragile et inepte que la moyenne des États ouest-européens, ce n’est pas pour les raisons habituellement invoquées. Loin d’être hypertrophié, le secteur public en Grèce est en-deçà de la moyenne européenne, et la chose est plus marquée encore s’agissant de la fonction publique au sens strict. Il en va de même du niveau de la dépense publique. En réalité, l’État grec souffre bien plutôt de son incapacité structurelle à institutionnaliser, après la guerre civile de 1946-1949, des compromis sociaux avec les couches populaires. Ce n’est que dans les années 1980 qu’un État social limité s’est mis en place. Il en résulte d’un côté le clientélisme, de l’autre une privatisation « par le haut » de l’État,par la collusion incestueuse entre élites politiques et fractions du capital, ou capitalistes individuels. Le système d’exemption fiscale, légale ou simplement tolérée, était au coeur de ce deal. De là un problème chronique de financement de l’État, dû à une insuffisance de recettes, qui renvoie elle-même à l’étroitesse de l’assiette fiscale.

Tordons ici le coup à un mythe : les salariés en Grèce, aussi bien du public que du privé, ont toujours payé leurs impôts, et le niveau de l’imposition indirecte, particulièrement injuste, on le sait, est l’un des plus élevés d’Europe. L’exemption et l’évasion fiscales – contrairement à ce qu’on laisse souvent entendre, c’est la première qui constitue l’essentiel du problème – ont toujours été l’apanage du capital, non seulement du grand, mais aussi des couches de la petite-bourgeoisie non-salariée, dont le poids demeure important dans la société grecque, avec environ un tiers de la population active si l’on inclut la paysannerie. Ainsi, sont légalement exemptés d’impôts aussi bien les agriculteurs que les armateurs, tandis que l’État ferme les yeux sur l’évasion fiscale systématique des professions indépendantes et de la petite entreprise familiale. Quant aux impôts sur les sociétés, déjà faible, il a drastiquement diminué avec les politiques néolibérales poursuivies avec acharnement depuis le milieu des années 1990.

C’est donc tout ce modèle socio-économique qui s’effondre sous l’effet de la dernière tornade.

RdL : Bien, mais confrontés à cette réalité, quels ont été les choix du gouvernement grec et de l’Union européenne, et pourquoi celle-ci apparaîtelle d’emblée, dès le début de la crise, comme un acteur déterminant de la stratégie poursuivie ?

S. K : […] Les fameux plans de prétendue « aide à la Grèce » – qui ne sont que des prêts garantis, accordés à des taux d’intérêt salés, et nullement de l’argent frais – ne visent qu’à assurer le remboursement de la dette, dont la charge a atteint un niveau exorbitant, qui ne cesse de croître. Le but est donc de couper sauvagement dans les dépenses publiques pour arriver à dégager des excédents budgétaires, qui servent par la suite à payer les titres de la dette parvenus à échéance. Ces plans sont dans la stricte continuité des cadeaux faits au secteur bancaire et financier depuis le début de la crise, à ceci près qu’ils fonctionnent comme un mécanisme prédateur, assurant un prélèvement et un transfert externe réguliers de richesse, à l’encontre d’un pays déterminé.

Mais l’ambition de la thérapie de choc administrée à la Grèce, comme à tout les pays qui ont subi par le passé de tels « plans d’ajustement structurel », va au-delà. Il vise à « remédier » au problème dit « structurel » de compétitivité, en imposant une « dévaluation interne », c’est-à-dire une baisse brutale relativement uniforme des salaires et (théoriquement) des prix. Dans les pays du Sud, où le FMI était seul aux manettes, cette baisse s’effectuait par un arbitrage entre baisse du « coût du travail », c’est-à-dire des salaires, et dévaluation de la monnaie nationale, qui permet de faire baisser les prix à l’exportation. Or cette deuxième option était impossible dans le cas de la Grèce, puisque celle-ci fait partie de l’eurozone. La totalité de la pression se reporte donc sur les salaires. À cette baisse des salaires directs, qui s’ajoute aux coupes de la dépense publique déjà mentionnées, vient également se combiner une politique de privatisation massive, qui vise essentiellement à « ouvrir » le pays aux « investisseurs étrangers », en réalité à offrir à vil prix au capital des créneaux à profitabilité garantie, notamment, pour prendre le cas de la Grèce, très représentatif, dans les infrastructures (ports, aéroports, autoroutes), les services publics (eau, électricité, énergies renouvelables), le foncier (patrimoine immobilier public, plages et zones côtières). Il s’agit en fait de jeter les bases d’une gigantesque opération d’« accumulation par dépossession », pour reprendre une notion-clé de David Harvey, d’installer à l’intérieur même d’un pays de l’eurozone un modèle d’accumulation expérimenté jusqu’à présent dans le Sud et les pays est-européens. […]

RdL : La « stratégie du choc » imposée à la Grèce — pour reprendre l’expression popularisée par Naomi Klein — a déjà eu un effet dévastateur sur la société. Quel est le lot quotidien, quelles sont les conditions de vie de la majorité des Grecs aujourd’hui ?

S. K : […] L’explosion du chômage constitue à présent le principal facteur de la paupérisation galopante. Selon les statistiques officielles, près de 30 % de la population a déjà basculé en-dessous du seuil de pauvreté. Dans un nombre croissant d’établissements scolaires les enseignants demandent aux parents ou aux organisations caritatives de leur fournir de la nourriture parce que les enfants s’évanouissent en salle de classe.

La population revit le cauchemar d’un passé encore gravé dans les mémoires. Je rappelle qu’en 1941, sous l’occupation italienne, environ un Athénien sur dix est mort de faim et de malnutrition, et on peut dire que pour les majorité des Grecs, dans les campagnes et les classes populaires des villes, l’expérience des privations a duré jusqu’à la fin des années 1960. Ce n’est pas le seul aspect insoutenable de ce passé qui ressurgit, fût-ce sous une forme différente : les jeunes, maintenant diplômés et, pour la plupart multilingues, ont repris en masse le chemin de l’émigration. Les chiffres de l’organisme de l’UE qui gère la mobilité professionnelle au sein de l’UE fait état de plus de 80 000 demandes pour 2011, et il ne s’agit que de la partie visible de l’iceberg. […]

RdL : Beaucoup de Grecs se sont impliqués dans de grands mouvements de protestation. Peux-tu nous parler un peu de la dynamique de ces mobilisations ? Quelle est leur ampleur ? Qui y participe ? Quelles sont les formes de résistance et de protestation mises en oeuvre par les Grecs ? Et quelle est la place des organisations (politiques, syndicales, associatives) dans ces mobilisations ?

S. K : Je commencerai par une esquisse de mise en perspective historique. La Grèce a une longue histoire de rébellion, de soulèvement populaire et de révolution. De façon caractéristique, les Grecs ont toujours appelé leur guerre d’indépendance « la Révolution de 1821 ». Dans son Ère des révolutions, Hobsbawm souligne que les Balkans, et plus particulièrement la Grèce, sont la seule aire européenne où la tradition jacobine a trouvé une véritable base populaire, dans la rencontre entre les masses paysannes et les cadres intellectuels tournés vers la France. Ce fil rouge de l’histoire grecque moderne a culminé dans les années 1940, la grande décade révolutionnaire avortée du combat antifasciste et de la guerre civile, et il a resurgi dans la lutte contre la dictature des colonels, avec l’insurrection étudiante et ouvrière de novembre 1973, dite « de l’école Polytechnique ». Ce ne sont pas là simplement des questions d’histoire : le slogan principal dans les manifestations des derniers mois est une reprise de celui de 1973 : « Pain, Éducation, Liberté » (le terme grec pour « éducation » est paideia, l’équivalent de la Bildung allemande, qui désigne à la fois l’éducation, la culture et la conscience citoyenne). L’autre mot d’ordre fait également référence à la période des colonels : « La junte ne s’est pas terminée en 1973, c’est nous qui l’achèverons sur cette place. » Il faut également mentionner ce qui s’est passé le 28 octobre dernier, lors de la fête nationale commémorant le « non » de la Grèce à Mussolini en 1940. Dans des dizaines de villes, la foule a envahi la chaussée, empêchant notamment la tenue du défilé militaire à Thessalonique, elle a chassé tous les représentants de l’État des tribunes officielles, et elle a manifesté en chantant l’hymne national et des chants de la Résistance et de la lutte contre la dictature.

Il ne s’agit pas d’une question d’histoire : cette expérience montre que la réappropriation de ce passé est une condition pour une subjectivation politique de masse au présent. C’est précisément cette subjectivation que visait à entraver les stéréotypes orientalistes et racisants diffusés par une grande partie des médias étrangers, complaisamment repris par les médias et les politiciens grecs, qui présentent les Grecs comme un peuple de fainéants et de tricheurs, vivant aux crochets des vertueux « vrais » Européens, ceux du Nord bien évidemment. J’y vois pour ma part une confirmation de la vision gramscienne des luttes des groupes dominés, qui doivent prendre la forme d’une lutte « nationale et populaire » pour briser la situation de subalternité et prétendre à l’hégémonie, à la direction de la société, à travers la constitution d’un nouveau « bloc historique ». Je précise également que cette dimension nationale, très forte depuis le « mouvement des places » du printemps dernier et la mise à l’honneur du drapeau grec dans tous les rassemblements populaires, n’est en rien nationaliste : sur ces mêmes places, on a vu flotter en nombre des drapeaux égyptiens, tunisiens, espagnols ou argentins, en référence aux mouvements présents ou passés dans ces pays. […]

Bien sûr, les « printemps arabes » et les « indignés » espagnols ont stimulé l’imaginaire, mais il faut se méfier des transpositions. Le mouvement grec n’était pas particulièrement juvénile ou marqué en termes générationnels. Son trait le plus frappant était que des centaines de milliers de personnes qui n’avaient auparavant jamais participé à un rassemblement, une manifestation ou une grève sont descendues dans la rue. Il s’agissait pour la plupart d’électeurs en colère du PASOK ou de la droite, venant de la petite-bourgeoisie frappée par la paupérisation ou des couches populaires peu politisées, en général fidèles au PASOK. Dépourvues de toute culture de l’action collective, étrangères à la tradition de la gauche radicale et du mouvement ouvrier, ces foules ont en général brandi le drapeau national et crié, parfois avec des slogans sortis des stades de foot, leur dégoût de la classe politique au pouvoir ces dernières décennies, la seule qu’elles sont capables d’identifier, classe politique à laquelle elles avaient longtemps confié le soin de les représenter.

Bien sûr, il n’y avait pas que cela. Ce que l’on a appelé la « partie basse » de la place Syntagma est rapidement devenu le rendez-vous des militants, en général assez jeunes, de la gauche radicale (à l’exception du PC) et d’une partie des mouvances libertaires, dans une ambiance qui rappelait beaucoup celle des Forums sociaux, avec la centralité des AG et la manie des procédures, et bon nombre des travers qui en découlent, notamment les discussions jusqu’au petit matin et le fait que les militants politiques, qui ont presque immédiatement pris le contrôle de la chose, se présentaient toujours comme de simples particuliers. Les mouvances militantes radicales à l’échelle internationale se sont focalisées sur cet aspect du mouvement, qui a certes joué un rôle significatif, par exemple en expulsant les groupes d’extrêmedroite qui ont tenté de détourner les rassemblements, mais le phénomène est resté limité : l’AG de la place Syntagma n’a jamais rassemblé plus de 3 000 personnes, alors que les rassemblements du 7 et du 12 juin ont compté près d’un demi-million de personnes. Et surtout, ces AG autogérées n’ont jamais réussi à fonctionner comme un véritable centre organisateur du mouvement, leur décisions, aux objectifs souvent très ambitieux (organiser le blocage du parlement par exemple), sont restées lettres mortes, en l’absence de forces significatives pour les mettre en oeuvre. […]

On peut donc dire que, à partir du mouvement des places, la crise se transforme en crise du système politique et même en crise de l’État, « crise organique » dirait Gramsci, au sens où les bases mêmes du consentement sont atteintes et où de larges masses jusqu’alors passives se mettent en mouvement et se détachent de leur formes antérieures de représentation. Cette crise a pris une ampleur nouvelle en octobre, avec les deux journées de la grève historique du 19 et 20 octobre, très certainement le mouvement social le plus important que le pays ait connu depuis la chute des colonels, grève elle-même encadrée par une multitude d’actions extrêmement dynamiques telles que l’occupation de dizaines de bâtiments publics, y compris de grands ministères. Tout cela prenait une forme quasi-insurrectionnelle, comme l’ont confirmé les événements du 28 octobre dont il a déjà été question. Le gouvernement Papandréou avait clairement perdu le contrôle de la situation, il a joué son va-tout avec l’idée d’un référendum, qui n’a fait qu’accélérer sa chute et la mise en place de l’actuel gouvernement d’« entente nationale » dirigé par le banquier Papadémos. Tout cela bien sûr sans la moindre légitimité démocratique, et qui jette une lumière crue sur la mise sous tutelle du pays par l’UE, tout particulièrement par l’« axe franco-allemand », dans laquelle l’Allemagne et ses alliés stratégiques (Pays-Bas, Finlande, Autriche) tient le premier rôle. […]

RdL : La situation est aujourd’hui particulièrement volatile, explosive. Le bloc au pouvoir semble prêt à tout. Y a-t-il un risque d’implosion complète du système politique grec ? Quels sont les risques d’une solution « autoritaire » à la crise, qui impliquerait l’armée et la police, le déploiement d’une violence armée ?

S. K : Le système politique grec a déjà implosé. Rien d’étonnant à cela du reste, aucun système politique fondé sur un régime parlementaire n’a survécu aux thérapies de choc. […] Cette liquéfaction du système politique, ainsi que le poids très important de la gauche radicale, conduisent l’UE et le gouvernement à tout faire pour ajourner le plus possible la date des élections, le mandat de ce parlement s’étendant, formellement, jusqu’en octobre 2013. Cette option est intenable, car si un « bonapartisme sans Bonaparte » est possible (c’est ainsi que Gramsci désignait les exécutifs soutenus par des coalitions parlementaires en principe contre-nature, très autonomisés du jeu représentatif habituel), il faut quand même une base, un socle minimal de consentement dans la société. Il en est de même pour une fuite en avant répressive et autoritaire : on ne peut exclure une telle tentative, et on voit parfaitement des fractions du personnel politique, essentiellement l’aile ultralibérale du PASOK, se laisser tenter par une telle aventure. Mais là encore il faut des appuis. Pinochet n’aurait pas pu mener à bien son coup d’État, et, a fortiori, gouverner le Chili pendant des décennies et en faire le modèle mondial du néolibéralisme, sans l’appui d’une fraction importante de la société, terrorisée par l’expérience socialiste d’Allende. Or c’est précisément cet appui qui fait défaut au gouvernement actuel, et, la situation économique et sociale ne cessant de se détériorer, nulle issue ne semble viable du point de vue du système. D’autant plus que, loin de décliner, la mobilisation populaire semble repartie pour un nouveau cycle offensif, même si elle n’a pas résolu la question stratégique de l’alternative. Le point de non-retour a donc déjà été franchi, nous sommes condamnés à du nouveau, de l’inédit. […]

RdL : Justement, quelles autres issues seraient possibles ? Est-ce que l’émergence d’un Kirchner grec est envisageable ? Est-ce que la formation d’un front des organisations de la gauche radicale est possible ?

S. K : […] Il est essentiel de comprendre que la tâche à laquelle la gauche radicale grecque se trouve aujourd’hui confrontée n’est pas celle de la « résistance », de l’accumulation de forces ou d’un coup d’éclat électoral, c’est celle d’un projet hégémonique, qui pose la question du pouvoir et d’une voie alternative praticable ici et maintenant par la société, sous la direction et dans l’intérêt des classes subalternes. Or, face à cela, les formations de la gauche radicale se dérobent, et ce, dès le début de la crise, oscillant entre une rhétorique radicale, mais abstraite, et un pragmatisme dépourvu de substance, qui refuse de tirer les leçons de la faillite complète du modèle de développement suivi dans le cadre de l’intégration européenne. Aussi incroyable que cela puisse paraître, aucune formation ne propose une solution de type Kirchner, car cela suppose une rupture avec le consensus européiste, qui traverse l’ensemble de la classe politique, y compris, d’une certaine façon, la gauche radicale. Une telle proposition, à mon sens la seule alternative concrète possible, est défendue par divers courants et sensibilités au sein la gauche radicale, et par une fraction croissante de l’opinion publique, sans être, jusqu’à présent, parvenue à s’imposer au sein des formations politiques en tant que telles, à l’exception d’Antarsya. Son fondement est la cessation de paiement à l’initiative du pays débiteur, et non imposé à celui-ci par ses créditeurs avec des conditions draconiennes, mais qui suppose aussi de retrouver la souveraineté monétaire, donc de sortir de l’euro, dont j’ai montré tout à l’heure qu’il se trouvait au coeur de la stratégie du désastre actuel (la « dévaluation interne ») non seulement pour la Grèce, mais pour l’UE tout entière. Ces mesures ne sont bien entendu qu’un point de départ, elles demandent à être complétées, notamment par la nationalisation du secteur bancaire, le contrôle des capitaux et l’imposition du capital et des couches les plus aisées. Ce n’est sans doute pas le socialisme, mais c’est un programme transitoire réaliste et pourtant radical, qui frappe au coeur la stratégie poursuivie avec un acharnement destructeur par les groupes dirigeants nationaux et européens. Je précise également qu’il ne s’agit en rien d’un choix de « repli national », contrairement à ce qu’on entend parfois à gauche. Ce dont il est question, c’est d’ouvrir une brèche, en commençant là où se situe, dans le moment actuel, le maillon le plus faible, une brèche où pourront s’engouffrer des forces immenses, encore hésitantes, dans le reste de l’Europe. Certains, notamment le leader de l’extrême-droite grecque, agitent le spectre d’une Grèce « Cuba de l’Europe ». Je dirai pour ma part qu’il s’agit tout d’abord d’en faire la Tunisie.
[L’intégralité de cet article est disponible dans la version papier de la revue.]

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